Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/754

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qu’on se sentait rempli du dieu qui y présidait. » Scudéry commençait ainsi son remercîment : « Celui qui croyait que le Sénat romain était composé de rois vous aurait apparemment pris pour des dieux. » La Bruyère voulut rentrer dans la vérité. Le moyen était simple ; il s’agissait de remplacer cette phraséologie vide par des appréciations exactes. Au lieu de ces fades complimens, qui s’adressant à tous à la fois ne convenaient véritablement à personne, il fallait isoler ceux dont on voulait parler et les peindre comme ils étaient ; faire des portraits, c’était son goût et son talent, il était sûr d’y réussir. En général ceux qu’il a mis dans son discours de réception sont excellens, et, pour employer une de ses expressions, « faits de main d’ouvrier. » Mais ici il s’exposait à un danger qui, du reste, ne paraissait pas l’effrayer. Comme il ne pouvait pas parler de tout le monde, et qu’il était décidé à ne donner des éloges qu’à ceux qui lui semblaient les mériter, il risquait d’exaspérer les autres. Les ennemis de Boileau — et l’on sait combien il en avait à l’Académie ! — pouvaient-ils sans colore l’entendre dire « qu’il passe Juvénal et atteint Horace ; » et surtout « qu’on remarque dans ses vers une critique sûre, judicieuse et innocente, s’il est permis du moins de dire de ce qui est mauvais qu’il est mauvais. »

L’éloge de Racine était encore plus dangereux ; on y attendait La Bruyère. Deux ans auparavant, Fontenelle s’exprimait ainsi, dans son discours de réception : « Je tiens par le bonheur de ma naissance à un grand nom, qui, dans la plus noble espèce des productions de l’esprit, efface tous les autres noms. » C’était une provocation ; La Bruyère y répondit. Après avoir dit que, si Racine n’a pas dépossédé de la scène son illustre prédécesseur, il s’y est au moins établi avec lui, il ajouta : « Quelques-uns ne soutirent pas que Corneille, le grand Corneille, lui soit préféré ; quelques autres qu’il lui soit égalé : ils en appellent à l’autre siècle ; ils attendent la fin de quelques vieillards, qui, touchés indifféremment de tout ce qui rappelle leurs premières années, n’aiment peut-être, dans Œdipe, que le souvenir de leur jeunesse. » Qu’on juge de l’effet produit par ces paroles dans une assemblée où ces vieillards étaient si nombreux, où siégeaient le frère et le neveu de Corneille, qui se regardaient comme les gardiens de sa gloire !

On savait bien que Bossuet, le protecteur le plus déclaré de La Bruyère, ne serait pas oublié. Il en a fait un éloge qu’il faut citer tout entier, quoiqu’il soit connu de tout le monde. « Que