Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/272

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prudent de s’exposer aux représailles des coalisés ? La politique conseillait de ne point précipiter les choses et de se garantir de part et d’autre : du côté des Français en stipulant, en principe, les indemnités ; du côté de l’Europe, en retardant la cession promise aux Français, bref de traîner la procédure et de gagner du temps. C’était le conseil que la Prusse soufflait à ses amis et suivait pour son propre compte. Le défunt roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II, avait été neutre à la fois par incertitude et par calcul ; le fait est que la politique lui avait rapporté plus de provinces et de sujets, en Pologne, que plusieurs guerres heureuses. Frédéric-Guillaume III était neutre de cœur, par prudence, par amour de la paix, par timidité, par intérêt de son peuple, par antipathie égale, sinon de même nature, pour les Français et pour les Autrichiens. Il ne convoitait point de conquêtes nouvelles : la Prusse avait assez annexé ; il était temps de gouverner. Par suite, et sauf à exiger toujours de la France les mêmes compensations qu’en obtiendrait l’Autriche, il préférait que personne n’en reçût, ni l’empereur, ni lui-même ; que l’Empire conservât l’intégrité de ses territoires et que la Prusse recouvrât ses possessions de la rive gauche. On s’était trop effacé, trop abaissé devant la France ; on lui avait laissé trop prendre et de terre et de suprématie.

Ce fut dès lors l’arrière-pensée constante, la seule pensée sincère de la Prusse dans ses relations avec la France. Ce n’était pas l’alliance tant sollicitée par le Directoire ; ce n’était pas même l’entente ; c’était l’association éventuelle, par précaution, mais non par goût ; c’était, de préférence, l’hostilité sourde sous les couleurs de la neutralité. C’est dans cet esprit que s’ouvrirent, à Vienne, à la fin de mars, en grand mystère, des conférences entre Prussiens et Autrichiens. Elles ne pouvaient conduire à une action commune contre la France, car ni la Prusse ni l’Autriche n’avaient confiance l’une en l’autre. Chacune des deux craignait quelque entente secrète entre l’autre et la France. Mais l’Autriche en tira cette conjecture, très vraisemblable, que la Prusse ne travaillerait point, par dessein arrêté, à livrer la rive gauche aux Français ; qu’elle défendrait même l’intégrité de l’Empire, pourvu que tout le monde respectât cette intégrité, qu’elle n’était nullement disposée à s’unir à la République dans une guerre contre l’Autriche.

Thugut se sentit rassuré et se trouva les mains plus libres. S’il continua, à tout hasard, de parlementer avec les Français sur