Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/363

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de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu’endormis. Dans leurs brumeuses visions, ils attrapent des échappées de l’éternité, et frissonnent, en se réveillant, de voir qu’ils ont été un instant sur le bord du grand secret. » La foule imbécile les traite de fous ; que leur importe ? La science les appelle des malades ; béni soit leur mal, bénies les souffrances dont l’excès leur fait perdre la conscience d’eux-mêmes : — « Celui-là qui ne s’est jamais évanoui n’est pas celui qui découvre d’étranges palais et des visages bizarrement familiers dans les braises ardentes ; ce n’est pas lui qui contemple, flottantes au milieu de l’air, les mélancoliques visions que le vulgaire ne peut apercevoir ; ce n’est pas lui qui médite sur le parfum de quelque fleur inconnue, — ce n’est pas lui dont le cerveau s’égare dans le mystère de quelque mélodie qui jusqu’alors n’avait jamais arrêté son attention. » Dans le royaume des sensations, le superhomme, c’est le névrosé ; Poe le savait par expérience et s’en vantait volontiers.

Il ne prétendait pas garder de ses extases des idées nettes sur le monde occulte. Il avait été « au bord de la compréhension, » et il était revenu sans avoir pu passer plus avant ; mais c’était déjà beaucoup, c’était plus que le reste des hommes, sauf quelques privilégiés de sa sorte, et encore ils sont presque tous dans les maisons de fous. Les idées confuses qu’il rapportait de ses incursions dans l’au-delà s’harmonisaient avec les paysages dont on a vu plus haut des échantillons. Elles produisent dans ses vers, qu’elles peuplent de fantômes aussi imprécis que le milieu dans lequel ils se meuvent, des effets inimitables, d’une poésie subtile et comme impalpable. C’est l’école du brouillard transportée dans la poésie, par quelqu’un qui vivait ce brouillard, si l’on me passe l’expression, pour lequel c’était une nécessité de nature et non un artifice.

L’une de ces idées confuses, à clarté pâle de nébuleuse, domine toute son œuvre, et ce n’est pas encore dire assez. Edgar Poe a été hanté, obsédé dès son enfance, par la pensée inéclaircie de la mort. Que savons-nous d’elle ? Rien ; pas même où elle commence. Est-on sûr de ne pas se tromper lorsqu’on descend au tombeau ceux qui vous furent chers ? Est-on sûr qu’il ne survive pas dans ce que nous appelons un cadavre de sourdes volontés qui suffisent pour de tragiques souffrances ? Est-on sûr que « la paix du sépulcre » ne soit pas une effroyable ironie ? Poe avait vécu