Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 145.djvu/105

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



III

La crise des intérêts provoquera donc, dans la Calabre, une crise des idées, devancée, de peu de temps peut-être, par le parti socialiste d’Italie, lorsqu’il tenait, en septembre dernier, un congrès agraire à Catanzaro. La conception du droit absolu de propriété, non moins étrangère aux juristes napolitains d’antan que contraire à la philosophie sociale du christianisme, est en train de mûrir, sous le fiévreux soleil de l’Italie méridionale, ses derniers fruits ; et ce sont des fruits amers. La terre, dégagée des servitudes qui pesaient sur elle, semblait remise à la portée de tous ; et jamais elle ne fut, à un moindre degré, la pourvoyeuse de tous. On ne saurait dès lors éprouver, voire même affecter aucune surprise, si l’on constate que les critiques et les velléités de réforme, suscitées par l’état social de la région du sud, atteignent, d’un bond et par la logique même de l’observation, le fond des choses. Elles n’aspirent point à faire l’essai d’un certain nombre de palliatifs, mais à modifier radicalement les principes mêmes des rapports sociaux.

En 1894, une commission réunie à Rome au ministère de l’agriculture étudia le régime actuel des contrats agraires dans l’Italie méridionale. Elle comprenait, entre autres membres, M. Gianturco, député de la Basilicate, actuellement ministre ; M. Chimirri, député des Calabres ; M. Fortis, le chef du radicalisme « légalitaire » ; M. le professeur Tammeo, analyste minutieux des contrats agraires dans les Pouilles ; M. le professeur Nitti, dont les recherches économiques sont imprimées en diverses langues et partout appréciées ; M. Bodio enfin, dont les statistiques, doctes et subtiles, sont un honneur pour le royaume. Des divergences d’idées se firent jour ; accident indispensable, ne fût-ce que pour donner quelque raison d’être à une commission délibérante. Mais, pour tous les membres, la liberté absolue du contrat était l’ennemi : nul ne consentait à admettre comme une réalité la souveraineté nominale de deux contractans, dont l’un est puissant et l’autre sans ressources ; unanimement la souveraineté du premier fut réputée un abus de la liberté, celle du second une dérision de la liberté. C’est pourquoi, parmi les commissaires, les uns réclamèrent l’annulation légale de tout contrat dans lequel le fermier s’obligerait à ne jamais alléguer,