Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 145.djvu/58

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

acheteurs ; le juif, du coin de la rue, le contemplait avec une sombre résignation. Après avoir joui silencieusement de ce spectacle pendant quelques minutes, j’ai fait un acte de justice expéditive à la turque : je suis entré dans la boutique, j’ai pris mon homme par sa belle barbe, je l’ai jeté dehors, après lui avoir appliqué quelques coups de plat de sabre sur les épaules et j’ai rétabli dans sa possession le légitime propriétaire qui, le misérable ! se jetant à genoux, baisait littéralement la boue de mes bottes ; j’ai eu beaucoup de peine à me dérober à son ignoble reconnaissance.

Ces malheureux juifs et une centaine de Maures, si confians en nos promesses et notre puissance, étaient restés, malgré les ordres d’Abd-el-Kader et les avanies des Arabes ; plusieurs, avant notre arrivée, avaient été assassinés ; beaucoup d’autres l’ont été par nos alliés indigènes et, en définitive, il a fallu que cette population s’expatriât et vînt chercher un asile à Mostaganem et à Oran. Quel spectacle que ce millier de misérables se traînant au milieu de nos colonnes ; que d’enfans, que de femmes, combien d’hommes même, sont restés dans la boue ! Notre administration, nos généraux ne sont pas sans reproche. Au fur et à mesure que les vivres s’épuisaient, des chameaux, des mulets, des chevaux de bât devenaient disponibles ; on a abandonné beaucoup de matériel, les ponts de chevalets par exemple ; pourquoi ne pas utiliser les chevaux de trait pour transporter ces malheureux qui ont eu le tort d’avoir foi en nous ?

Le général Oudinot s’était embarqué avec le Prince à Mostaganem, je n’ai donc pu lui faire vos complimens ; je l’ai d’autant plus regretté que, sans savoir les relations qui existent entre vous, j’avais eu occasion un jour de parler de vous devant lui, et que j’avais remarqué qu’il entendait avec plaisir parler de vous comme on doit en parler. Il a été fort apprécié de sa brigade. Le général Marbot lui a succédé, le 4, sans le remplacer. Ma lettre est d’une longueur effrayante et je ne vous ai point encore remercié des vœux que vous voulez bien faire pour mon avancement ; quelque peu disposé que je sois à me flatter, il me semble que mes espérances sont fondées. Quand le colonel a reçu l’ordre d’établir les avancemens et décorations, toutes les prescriptions étaient numériques ; pour moi seulement il y avait cette phrase : Vous proposerez le capitaine Changarnier pour chef de bataillon. Je suis le seul officier de l’armée pour qui un semblable