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eussiez manifestés ; je vais m’en occuper aussitôt que je le pourrai. Le commandant vous écrira sans doute les détails de l’expédition, mais ce qu’il ne vous dira pas, c’est le sang-froid, le courage admirable qu’il a montré à notre tête dans une circonstance où une faiblesse aurait inévitablement entraîné la perte de toute l’armée. Après deux attaques de nuit repoussées avec une vigueur étonnante de la part de l’ennemi, la retraite, devenue bien difficile par la triste position de l’armée démoralisée, mouillée jusqu’aux os depuis huit jours, n’ayant pas une branche pour se chauffer, pas un biscuit à manger, a été ordonnée, le 24 novembre au matin.

Tous les corps prirent le devant, et l’on nous laissa seuls à l’arrière-garde. Nous étions 240 hommes environ, et l’on semblait nous dire : « Nous nous sauvons, tirez-vous d’affaire ! » Heureusement pour nous que nos hommes avaient conservé des vivres, que leur moral n’était pas le moins du monde abattu et que nous étions commandés admirablement.

A peine avions-nous quitté le bivouac, que toute la ville et des milliers d’Arabes accourus de tous côtés entourèrent notre bataillon, le resserrèrent dans un cercle étroit et, nos tirailleurs étant atteints par la cavalerie et sabrés, il n’y avait qu’à prendre la fuite, ce qui entraînait la perte totale de l’armée — ou combattre en nous défendant jusqu’à la mort.

C’est le dernier parti que nous prîmes. Le commandant arrêta le bataillon, cerné à quarante pas de distance par 10 ou 12 000 Arabes ; il fit former le carré, apprêter les armes aux cris de « vive le Roi », plusieurs fois répétés avec un enthousiasme impossible à décrire ; l’ennemi fut déconcerté par cette attitude fière et imposante. Profitant de ce moment d’incertitude chez les Arabes, nous ouvrîmes un feu de deux rangs bien dirigé qui acheva de persuader à cette multitude que nous ne serions pas une proie aussi facile à saisir qu’ils paraissaient le croire ; le cercle s’étendit peu à peu, nos tirailleurs reformèrent leur ligne ; et le bataillon continua sa marche aux applaudissemens de toute l’armée qui, ainsi que le maréchal et le Prince, nous ont honorés du titre de : Sauveurs de l’armée.

Le commandant s’est conduit admirablement ; nous lui offrons une épée d’honneur.

C’est sur ce petit bataillon, dont la réputation était si bonne, que reposa la responsabilité de la retraite, qui fut difficile pendant