Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 145.djvu/64

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et lorsque j’achevais ce que j’avais à lui dire, une balle traversa quatre épaisseurs d’étoffe croisée, bien doublée et flottante, ma capote, et pénétra de cinq lignes dans les chairs qui recouvrent l’omoplate gauche. Les muscles qui se croisent sur cette partie contribuèrent à garantir l’os. Après l’extraction de la balle et un premier pansement terminé en quatre minutes, je remontai à cheval et je continuai à diriger le combat qui se prolongea encore pendant une heure et demie. Je refusai de partir par un convoi dirigé dès le même soir vers Alger ; j’achevai l’expédition ; et je n’ai eu ni la fièvre, ni la commotion à la poitrine dont on me menaçait. Le bras gauche, longtemps engourdi, fonctionne parfaitement, sans aucune douleur ; la blessure est complètement cicatrisée, et, depuis six jours, je suis débarrassé de l’appareil, ennuyeux compagnon de mes dernières courses. Prêt à monter à cheval pour en commencer de nouvelles, j’ai voulu vous annoncer la guérison de cette blessure qui avait semblé d’abord mortelle à ceux dont j’étais entouré.

Le temps me manque pour vous faire le récit des dernières expéditions. Elles ont servi à mettre au grand jour les défauts et les qualités militaires du gouverneur, Le nombre des premiers l’emporte beaucoup sur celui des secondes dont l’une, l’entrain, suffit auprès des officiers médiocres pour en faire supposer plusieurs qui, en réalité, manquent à notre général en chef. Nous n’avons pas retrouvé chez lui ces soins attentifs et intelligens des troupes, base principale, mais fausse, de sa réputation. Rien d’ingénieux dans la combinaison de ses mouvemens. Il calcule médiocrement le temps et les distances. Un jour d’affaire, il ne tient pas dans sa main tous les fils de la machine ; il ne s’occupe que de ce qui se passe immédiatement sous ses yeux, et vit à l’instant l’instant, à l’idée l’idée ; véritablement, je le croyais plus fort. Je m’empresse de reconnaître qu’il a beaucoup d’activité d’esprit et infiniment d’activité de corps, beaucoup de résolution et d’entrain. Vantard et hâbleur au-delà de toute expression, il n’hésite pas à s’attribuer ou, quand cela ne lui est pas possible, à nier les services rendus par ses subordonnés.

Dans la soirée du 3 mai, devant Milianab, jour où, comme la veille, il avait commis plus d’une faute grave, il essaya, au cercle des généraux et chefs de corps, d’attribuer aux troupes qui avaient agi par ses ordres directs tout le mérite du succès dont la principale part revenait, au contraire, aux troupes commandées par le