Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 145.djvu/94

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

pour que cette œuvre de sollicitude reprenne son cours et pour qu’on cesse d’ajourner au prolétaire un bienfait par lequel il s’élèvera de son abjecte condition à l’état d’agriculteur. » C’est à la suite de ces instructions du pouvoir central que s’était inaugurée, dans la province de Cosenza, la mission de M. Gadda. Tout justicier qu’il voulût être, et tout philanthrope qu’il fût, le zélé répartiteur avait des yeux pour voir ; et ce qu’il ne tarda point à observer, c’est qu’en fait, dans l’intérêt même de l’exploitation des terres en litige, il valait mieux, bien souvent, y laisser les usurpateurs en leur imposant le paiement d’une redevance annuelle et le remboursement des fruits qu’ils avaient, au cours de leur occupation, récoltés sans aucun droit : « Les conciliations avec les usurpateurs, écrivait-il, ont un avantage économique, car ainsi les terrains appartiennent à des gens qui (peuvent les rendre féconds. » Et la commission de répartition qui fonctionnait dans la province de Catanzaro multipliait les combinaisons analogues, à l’encontre de l’esprit de la loi et pour l’intérêt de la paix.

Pacification précaire, d’ailleurs, et sevrée de garanties ! Pour que les usurpateurs qui ont composé avec l’administration oublient de payer les redevances moyennant lesquelles leur usurpation fut ratifiée, et pour que ceux, aussi, auxquels l’administration a fait rendre gorge remettent bientôt la main, par des procédés fictifs, sur les lots de terre assignés aux indigens, il suffit de la tolérance du pouvoir communal : ne sont-ils point en mesure de s’octroyer cette tolérance lorsqu’ils forment eux-mêmes ce pouvoir ? On voit même des cas où le budget du village continue d’acquitter l’impôt foncier pour des terres communales que de riches citoyens ont occupées sans mot dire et exploitent impunément. C’est ainsi que la besogne de justice, timidement ébauchée de temps à autre, par les représentans de l’autorité centrale, est vite défaite par les titulaires de beaucoup d’administrations locales : aujourd’hui comme vers le déclin de la République romaine, en dépit des lois préventives et des commissions répressives, la question agraire, dans l’Italie méridionale, est sans cesse renaissante et sans cesse vivante. Un des ouvrages les plus remarqués de l’année dernière fut celui de M. Rinaldi, député de la Basilicate, sur les terres publiques : pris de lassitude en présence des solutions illusoires ou fausses jusqu’ici proposées pour la question agraire, l’auteur ne craint point de faire violence à cet esprit d’individualisme qui distingue les populations de l’Italie