Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 146.djvu/129

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renonçant ici à toute critique de détails que je pourrais chercher encore, je dirai que cette conception me paraît extrêmement belle, puissante et nouvelle, et que les trois derniers actes la manifestent avec un grand éclat.

En présence de ce personnage mystérieux du Baptiste, de ce prophète sauvage qui s’enfuyait dans le désert où le peuple le suivait pour entendre annoncer la venue du Messie, M. Sudermann se trouvait plus libre qu’en présence du Christ : car les trois synoptiques consacrent peu d’espace à cet énigmatique personnage, et c’est à peine si sa figure est esquissée, à l’ouverture du récit sacré, par Mathieu, par Marc et par Luc. Tel qu’ils nous le montrent, nous pressentons en lui le dernier représentant de l’illustre lignée des Jérémie et des Élie, de ces terribles conducteurs du peuple d’Israël, qui recevaient les ordres directs de Jéhovah, les transmettaient, dans leur rigueur implacable, aux Hébreux qu’ils guidaient vers leurs destinées à travers les sacrifices et les massacres. Il apparaît à l’heure crépusculaire qui précède la fin de la civilisation juive. Il n’a ni l’autorité, ni la puissance de ses glorieux prédécesseurs : c’est pour cela, sans doute, qu’il s’enfuit au désert dont il n’est que la « voix clamante » ; et c’est la force des traditions anciennes, c’est le souvenir des grands jours héroïques de la nation, ce sont les restes des croyances ancestrales, c’est encore l’obscure angoisse des temps nouveaux, qui lui recrutent ses disciples. Que fut au juste cet homme étrange ? Nous l’ignorons. Nous savons encore, cependant, qu’emprisonné par Hérode, et troublé dans sa prison par les bruits qui lui revenaient de Jésus, il envoya deux de ses disciples pour demander au Nazaréen : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » Nous savons enfin que son supplice fut un simple épisode des débauches du Tétrarque, et tous les peintres nous ont montré sa tête coupée sur le plat d’or qu’une belle fille porte en souriant.

En s’emparant de ces données, M. Sudermann en a fait jaillir le sens profond : son Baptiste incarne ou représente le doute, l’hésitation, l’angoisse qui durent agiter les consciences à cette heure de l’histoire où le vieux monde agonisait, où le monde nouveau allait naître avec l’humble fils du charpentier. Il n’est point un prophète qui converse avec Dieu dans un buisson de flammes, répète au peuple les paroles divines, apporte les Tables de la Loi, promet la délivrance, épelle avec certitude le livre de