Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 146.djvu/130

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l’avenir : il est une pauvre âme agitée, inquiète, incertaine, qui reflète l’inquiétude ambiante. D’elle, une foule attend la lumière, et croit parfois la recevoir. Pourtant Jean ne la donne pas ; il ne la possède même pas, il la cherche aussi, il la poursuit, il la pressent et longtemps s’arrête avant de la saisir. Il voit accourir autour de lui les assoiffés de vérité et de justice ; et il n’est point sûr de leur dire les paroles qu’ils espèrent. A chaque instant, les mots s’arrêtent dans sa gorge, car leur sens l’inquiète ; il demeure troublé de sa propre prédication, qui parfois arrache le père à son travail pour l’entraîner au désert, affame la mère et les petits délaissés, traverse sans les satisfaire les cœurs candides des jeunes filles. Ecoutez-le causer avec la petite suivante de Salomé, à qui sa foi coûtera la vie :

JEAN.

… Tu me sers avec zèle, Miriam. Pourquoi me sers-tu ?

MIRIAM.

Je ne sais pas.

JEAN.

Et tu me sers inutilement. Le sais-tu ?

MIRIAM fait un signe affirmatif.
JEAN.

On te punira ?

MIRIAM, avec un frisson.

On me…

JEAN.

Parle !

MIRIAM.

Maître, qu’importe ?

JEAN.

Est-ce celui qui doit venir, Miriam, que tu sers ainsi ?

MIRIAM.

Seigneur, qui le sait ? Lorsque je ne te vois pas, c’est lui que je désire ; et quand tu me parles de lui, je ne vois plus que toi.

JEAN.

Enfans, il y a un frémissement dans vos âmes, comme de beaucoup d’eaux claires ou troubles… Il faut que j’en fasse un grand fleuve, et il me semble que je vais m’y noyer…