Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 146.djvu/377

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commencée dans les sentiers de Barbizon où s’étalent les fougères se poursuivait dans les rochers de la Maloja où se recroquevillent les rhododendrons. Dans cette petite église fleurie du village de Barbizon, on a accroché une gravure de l’Angelus ; dans le chalet de la Maloja, on voit celle de l’Ave Maria. Au fond de ces deux images conçues et demeurées si loin l’une de l’autre, on reconnaît la même idée inspiratrice. Dans le tableau de Segantini, on devine qu’à la fine tige du clocher qui monte là-bas, fleurit la fleur de l’Angelus. C’est pour cela que la mère se penche et qu’elle serre de plus près l’enfant sur son cœur, pour cela qu’autour des deux têtes, le ciel met tout ce qu’il peut de nimbes et d’auréoles d’or, pour cela que tout nous paraît, en cette pauvre traversée, si grand. Et jamais mieux que dans cette barque, conduite par un pêcheur vers la rive du repos et lourde de moutons, suspendue entre les eaux et le ciel, on n’a vu réalisé le mot : « Un seul troupeau et un seul pasteur. »

D’autres fois, l’allusion est plus précise et l’intention mystique plus affirmée. Alors l’art de Segantini devient tout à fait extravagant. Ses Vierges vont s’installer avec leurs enfans Jésus au plus haut des arbres fruitiers, ses anges s’empêtrent dans leurs énormes ailes et d’étranges guivres sortent des trous, au lieu de l’eau froide et pure des glaciers. Mais, même dans ses imaginations les plus osées, l’artiste n’ose sortir de l’Engadine. Que ce soit le ciel, le purgatoire ou l’enfer qu’il peigne, on demeure toujours sur le territoire des Grisons. Ses Mères dénaturées condamnées à d’étranges supplices, selon un poème hindou, errent désespérément, par d’horribles nuits ou journées d’hiver, parmi les sommets glacés du Morteratsch et s’accrochent lamentablement aux arbres tordus qui sortent de la neige pour les saisir au passage et lutter avec le vent furieux qui gonfle leurs robes flottantes. On sent la punition par le froid, la solitude et le silence éternels.

Dans cette Engadine où l’on peut, si l’on veut, n’apercevoir qu’un décor animé, il a vu les étendues désertes et cherché la tragique horreur. Et elle en contient assez pour renouveler l’art tout entier du paysage et creuser derrière les symboles de tendresse divine et maternelle un arrière-plan mystérieux et profond.

Ainsi là-haut, dans l’air glacé, contenu dans une écuelle de rochers, dort le lac de Lunghino, immobile comme un vin empoisonné où nulle lèvre ne trempe, que nul doigt ne trouble. Si infécond que pas une plante ne se regarde sur ses bords, si froid que