Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 146.djvu/382

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des formes, tant chez les êtres que chez les choses. Et, ne réalisant qu’une des qualités qui constituent l’impression esthétique, il ne nous laisse jamais une impression profonde. C’est une musique pour les yeux, non pour le cœur. La joie d’un papillotement sonore ne pénètre pas plus avant que cette région de l’âme qu’un souffle suffit à troubler, mais que le souffle suivant trouble en sens inverse et qui, constamment agitée, ne garde aucune trace. L’impressionniste écrit sur l’eau. Un sous-bois de Rousseau, une clairière de Corot, un chemin entrant dans un rouge crépuscule de M. Harpignies, laissent en nous une voix qui nous y rappelle et notre pensée reprend ce chemin quand elle veut rejoindre quelque rêve. Mais il n’en est pas de même avec les visions dues aux pointillistes, et le seul souvenir que notre âme en retienne est celui d’un étonnant jaillissement de confettis ou d’une magistrale débauche de serpentins.

Mais, s’il arrivait que quelque artiste, rompu aux ingénieux exercices de l’impressionnisme, et en même temps doué du désir de la ligne et d’une sensation profonde de la vie, tentait d’exprimer des thèmes puissans et éternels, comme la douleur, la lutte, la fatalité, la faiblesse de l’homme en face de la nature, sous cette forme vibrante et neuve que nous fournissent nos écoles modernes, non seulement il attirerait l’attention par sa facture, mais il la retiendrait par sa pensée. Il renouvellerait les grands sujets par sa virtuosité. Il ennoblirait sa virtuosité par la grandeur de ces sujets. Il unirait les qualités de ce qui vient à celles de ce qui s’en va. Il dirait selon le langage nouveau des choses qui mériteraient d’être dites ; en un mot, il donnerait à l’impressionnisme riche en formules quelque chose à formuler.

C’est ce qu’a fait Segantini. Jusqu’à quel point ce solitaire a-t-il connu les essais de nos luministes français et a-t-il été inspiré par eux ? c’est ce qu’on ne saurait dire, bien qu’on puisse assurer qu’il en a connu fort peu de chose. Quelques gravures d’après les œuvres de Millet, voilà ce qu’il a vu de ce maître si proche de sa pensée. Et quelques toiles égarées dans un salon international d’Italie, voilà tout ce qu’il a pu apercevoir de nos maîtres impressionnistes si proches de son style. Ce qui n’est pas douteux, c’est qu’il a trouvé, ou retrouvé, et appliqué leurs procédés de division des couleurs et de répartition des lumières avec une réflexion, une décision, une audace lente et calculée, fort rares chez nous. Chez lui, l’impressionnisme,