Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 146.djvu/71

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si l’on devait citer tous ceux qui se posèrent en censeurs souvent amers de leurs instructions.

Ces propos revenaient à l’Empereur et le choquaient. Il n’était pas moins mécontent, lui, si secret, de la violation constante du secret diplomatique. Et en effet, si ce n’est en Turquie, dans aucun pays, le secret diplomatique n’était aussi mal gardé qu’au ministère des Affaires étrangères de ce temps-là. Comme presque tous les fonctionnaires étaient tout au plus des amis tièdes, ayant des liaisons ailleurs, dès que les affaires arrivaient entre leurs mains, ils allaient — bien entendu sans aucune pensée de trahison — les raconter en confidence, qui à Thiers, qui à Guizot, qui à tout autre, et de confidence en confidence la nouvelle courait les chancelleries. Aussi, lors des négociations épineuses du Luxembourg, le ministre Moustier, très au courant des habitudes consacrées, chiffrait-il et déchiffrait-il lui-même ses télégrammes. Il n’avait pas même mis son directeur politique dans la confidence : « Il faudrait qu’à Paris, au lieu de nous accuser d’indiscrétion, on gardât les secrets un peu mieux qu’on ne le fait », écrivait Cavour [1].

L’indiscipline, le bavardage étaient-ils trop intolérables, l’Empereur donnait un avertissement, parfois se fâchait et notifiait par un petit billet courtois un renvoi. Cela ne servait de rien et, comme il n’avait pas de personnel de rechange, il s’était résigné et avait constitué une diplomatie personnelle et occulte qui agissait sans se soucier de la diplomatie officielle. Son ami Arese, Pepoli, Vimercati, Conneau, le général Turr ont été, bien plus que Walewski, Thouvenel ou Drouyn de Lhuys, ses intermédiaires auprès du roi et des hommes d’Etat italiens. Le Prince Napoléon, peu mêlé à la politique intérieure, se retrouve actif, influent à presque tous les momens décisifs de la politique extérieure : il en vint à avoir un chiffre particulier avec le roi d’Italie.

En Angleterre et en Prusse, aucune dépêche diplomatique importante n’arrive, ou le plus souvent ne part, sans que le souverain n’en prenne connaissance. Lors des négociations des mariages espagnols, Palmerston fit attendre trois semaines à Guizot la réponse à une dépêche urgente, à cause de la nécessité où il avait été d’envoyer ses minutes à la Reine, alors en mer, sur la côte occidentale d’Angleterre. L’Empereur ne lisait guère, si ce

  1. A Vimercati, 15 mai 1861.