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Tout en s’occupant de la loi électorale, Decazes et de Serre étudiaient les moyens de constituer solidement le ministère après le départ de leurs collègues dissidens, qui maintenant n’était plus douteux. A défaut de Richelieu, s’il persévérait dans son refus, ils songeaient à confier à Pasquier le portefeuille des Affaires étrangères. Pour les Finances, ils jetaient les yeux sur Mollien ou sur Roy. Le général de La Tour-Maubourg, — « grand, fort, ayant une jambe de bois », — sincèrement rallié à la monarchie quoiqu’il eût fait sa carrière sous l’Empire, était dans leur pensée le successeur du maréchal Gouvion-Saint-Cyr. Royer-Collard devait compléter cette combinaison. Le duc de Broglie et Guizot y auraient trouvé place en des postes de second plan.

D’autre part, Decazes essayait d’enclouer les batteries de Chateaubriand. Parmi les grandes dames en relations avec la jeune femme du ministre de l’Intérieur, se trouvait la duchesse de Duras, amie intime de Chateaubriand. Entre elle et le ministre, Mme Decazes servait d’intermédiaire en vue d’arriver à un accord avec le brillant écrivain du Conservateur, pair de France et tout-puissant dans la réunion Bausset. Elle le constate dans ses notes quotidiennes et ajoute : « En général, le parti ultra est en ce moment moins violent contre nous, ce qui ne m’empêche pas de croire que la haine que nous lui inspirons ne changera pas au fond. »

Ces diverses négociations, plus ou moins secrètes, n’allaient pas sans difficultés. Elles déchaînaient beaucoup de critiques et d’intrigues, propres à faire craindre que la crise ministérielle, une fois ouverte, fût longue à se fermer. Aussi, soit que dans le Conseil personne ne voulût en prendre la responsabilité, soit que les dissidens ne connussent que très imparfaitement ces mystérieux pourparlers, les ministres évitaient de parler entre eux de cette crise devenue cependant inévitable. Ils continuaient à délibérer en commun de tout ce qui concernait le gouvernement. Du reste, le 7 novembre, Decazes, après s’être concerté avec de Serre et Portai, avait écrit au duc de Richelieu, alors à la Haye. Il le suppliait au nom du Roi de consentir à rentrer aux affaires et à prendre dans un cabinet transformé la présidence du Conseil. Tout naturellement, le Roi, avant de laisser se consommer la dislocation ministérielle, tenait à connaître la réponse de Richelieu.

Elle arriva le 16 ; elle était négative :

« Non, je ne vous maudirai point ; cette pensée, assurément,