Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 148.djvu/115

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est à mille lieues de moi ; je reconnais au contraire dans tout ce que vous m’avez écrit votre amitié tout entière telle que je l’ai éprouvée pendant ces longues années où nous avons travaillé ensemble à sauver notre pays des étrangers et de nos compatriotes eux-mêmes. Je vous proteste et vous assure que, s’il a pu s’élever dans mon âme quelques légers nuages, ils ont été promptement dissipés. N’allez donc pas croire que j’eusse la moindre répugnance à me retrouver avec vous ; je vous jure sur mon honneur qu’il n’en est rien… Mais comme, en m’étudiant moi-même depuis longtemps, en réfléchissant sur les qualités que je peux avoir et sur celles qui me manquent, j’ai acquis la certitude que je ne possède pas celles qui sont indispensables dans le poste que vous me proposez, je crois, en mettant la main sur mon cœur, en n’écoutant que la voix de ma conscience et en parlant au Roi comme je parlerais à Dieu, devoir lui dire qu’en aucun cas, je ne veux ni ne peux reprendre le poste que j’ai quitté, ni aucun autre semblable. Je regarde cette décision comme un devoir si absolu que je préférerais m’exposer à perdre les bonnes grâces du Roi lui-même que de trahir sa confiance en reprenant une charge que je ne me crois pas en état de remplir… J’aime trop la fin de votre lettre pour ne pas employer la même formule, d’autant que je sens dans mon cœur que ce ne sera pas une vaine formule, mais l’expression d’un sentiment que vous a voué pour la vie votre fidèle ami — RICHELIEU.

Le même jour, les ministres s’étant réunis pour examiner ensemble le projet de la loi électorale, Dessoles, Gouvion-Saint-Cyr et Louis en contestèrent l’opportunité, refusèrent de l’approuver et envoyèrent au Roi leur démission, qu’il accepta sur-le-champ. Il n’y avait donc qu’à adopter la combinaison préparée par Decazes et de Serre. Mais, au dernier moment, Royer-Collard exigea que Pasquier fût écarté et qu’au département des Affaires étrangères qui lui était destiné, on nommât le marquis de Jaucourt. La volonté du Roi fit échouer cette tentative, à laquelle Decazes et de Serre, pour retenir Royer-Collard, s’étaient associés contre leur gré. Il envoya au premier la lettre suivante destinée à être montrée :

« Je joins ici, mon cher Comte, la réponse que m’a faite le duc de Richelieu. Vous la trouverez conforme à celle que vous avez reçue vous-même. Dans le changement qui va se faire, vous me proposez d’appeler le marquis de Jaucourt au ministère des