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erre jour et nuit au bord du fleuve, appelant Hervine. Fidèle à sa douce morte, et pour elle, par elle, infidèle à ses dieux, il déteste leur culte ; il trouble de ses fureurs le sacrifice que leur offre Liba, et tombe, percé de coups, sur leur autel par lui profané. Au moment de mourir, il entend encore tinter doucement au fond des eaux la cloche engloutie ; mais la mort que cette fois elle sonne sera chrétienne, sera sainte, et le blanc fantôme d’Hervine, marchant sur les flots, vient recevoir le dernier soupir et le premier baiser de Konrad, repentant et sauvé.

La Cloche du Rhin (je parle maintenant de la musique) est un exemplaire très distingué de « l’opéra d’été. » On sait que l’Académie nationale de musique ne représente guère que deux opéras par an : un grand en hiver, en été un petit. L’ « Académie » consacre le reste de l’année à des loisirs, que trouble à peine l’exécution, régulière et médiocre, de quelques œuvres qui constituent le répertoire. La plupart des chefs-d’œuvre, et tous les ouvrages qui présenteraient un intérêt d’histoire, d’archéologie ou d’éducation publique, sont exclus de ce maigre fonds de roulement. Les opéras de Gluck n’y figurent pas plus que ceux de Weber, de Spontini, de Berlioz, et tant d’autres. Ils dorment tous, oubliés, dans la Bibliothèque. C’est là qu’il faut aller pour les connaître. C’est là que nous avons été bien des fois. Bien des fois nous avons ouvert la porte qui communique avec la salle. Et cette salle, où l’on devrait toujours travailler, préparer, essayer des œuvres ou des interprètes, nous l’avons toujours trouvée muette, endormie elle aussi, et comme figée sous sa croûte d’or.

Les opéras d’été sont courts et ne comportent jamais plus de trois actes. Le cahier des charges les impose aux directeurs, et les directeurs les commandent, par ordre d’ancienneté plutôt que de mérite, à des musiciens inégalement âgés, mais également « prix de Rome » et, pour la plupart, également ignorés. Il n’est pas impossible que dans la vie d’un compositeur, même fort distingué, cette commande reste unique. Le compositeur ne l’ignore pas ; aussi, n’ayant à jouer qu’une seule carte, il joue la meilleure, ou la plus forte. Il donne tout ce qu’il peut et montre tout ce qu’il sait. Excellent musicien, vieux musicien quelquefois, il tient à faire voir, ou entendre, que rien de la musique, et d’aucune musique, ne lui est étranger. Il remplit son œuvre, il la bourre, il la bonde, afin que la plénitude en rachète la brièveté.

La Cloche du Rhin témoigne de ce zèle. Prix de Rome, il y a juste vingt ans, maître de chapelle de Sainte-Clotilde, M. Samuel Rousseau, qui n’est pas encore un vieux musicien, est depuis longtemps un musicien excellent. Il est l’auteur couronné d’un opéra non représenté,