Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 148.djvu/60

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lui emprunter un article de son programme. Il méditait, sans toucher aux droits sur les céréales, envisagés comme la sauvegarde de l’agriculture, des rentes foncières, des dîmes de l’aristocratie terrienne et du clergé et, par conséquent, de la constitution de l’Église et de l’État, d’écheniller le tarif, de supprimer les innombrables droits frappant l’importation de marchandises sans similaires en Angleterre, et de diminuer ainsi le prix de l’existence et les frais de production, de façon à donner une satisfaction partielle à l’industrie. L’idée était ingénieuse ; elle était faite pour séduire une intelligence comme celle de Peel, à la fois très ouverte à la perception des faits et très fermée à l’intuition des principes ou à la prévision de leurs conséquences logiques. Il avait la ferme confiance qu’il allait battre la Ligue avec ses propres armes. Il ne se doutait pas qu’il adoptait ses prémisses ; qu’une fois le premier pas fait dans cette voie, il n’y avait pas moyen de s’y arrêter à mi-chemin, et qu’il suffirait d’un accident quelconque, venant mettre en lumière les effets du renchérissement artificiel du pain, pour rendre inévitable la capitulation d’une citadelle dont tous les avant-postes auraient été démantelés. Gladstone, pas plus que son chef, n’entrevoyait cette logique implacable.

Il fut le principal ouvrier de cet immense travail. Un scrupule de conscience vint interrompre cette carrière en 4845. Peel s’était décidé à demander, — sur le pied du Regium donum attribué depuis longtemps aux dissidens protestans d’Irlande, — une subvention annuelle pour le séminaire catholique de Maynooth. Politiquement, Gladstone était favorable au projet ; il n’y avait personnellement, grâce au développement qui s’était fait dans son esprit depuis la rédaction de son livre, pas de répugnance. Il n’en crut pas moins devoir se retirer du ministère, malgré les instances de son chef. Le public ne comprit pas cette démission. Du coup, il classa Gladstone parmi ces puritains qui ne sauraient vivre sur cette terre de péché et de compromis. Rien ne nuit plus à un homme d’Etat qu’une trop grande réputation de délicatesse et d’intransigeance morale. Gladstone mit le comble au scandale des hommes pratiques en ne profitant pas du hasard heureux qui l’avait fait quitter le ministère à temps pour esquiver toute responsabilité dans la grande trahison de sir Robert Peel. Une famine en Irlande venait de faire apercevoir à ce ministre les conséquences néfastes des droits sur les céréales. Il essaya en vain de quelques expédiens : il se vit forcé d’opérer lui-même la révolution