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patience à leur égard. Ils ne sont point parfaits, loin de là ; et leurs défauts sont de très graves défauts aux yeux de leurs frères les blancs. Mais ils sont heureux, cela ne fait point de doute, et ils connaissent infiniment mieux que vous le secret du bonheur. Un vieux nègre, notre voisin, s’est acheté une maison, une belle maison à deux étages, avec une plantation d’orangers et un moulin à sucre. Il a en outre amassé une bonne somme d’argent. Rencontrant mon mari, l’autre jour, il lui a dit qu’il possédait vingt pièces de bétail, quatre chevaux, quarante poules, et dix enfans, tout cela à lui, lui appartenant en pleine propriété. Eh bien ! voilà ce qu’un noir, jadis, n’aurait pas pu dire, et cet homme lui-même a attendu soixante ans de pouvoir le dire. Vous voyez qu’il ne faut jamais désespérer du monde, ni de Dieu ! »

L’auteur de la Case de l’Oncle Tom négligeait seulement d’ajouter que, si un tel « miracle » s’était réalisé, si quelques années avaient suffi pour transformer l’esclave du Sud en un citoyen libre, c’était à elle surtout qu’en revenait le mérite. Elle n’avait, au reste, nul besoin de l’ajouter. Tous ses auditeurs le savaient, l’Amérique entière le proclamait tous les jours. Et nous-mêmes, pour lointain que nous apparaisse désormais le souvenir de l’Oncle Tom, nous n’avons pas oublié pourtant que ce roman fut, suivant l’expression de Michelet, « le plus grand succès du siècle, » toute une race ayant trouvé en lui « l’évangile de la liberté. »

Mme Beecher Stowe n’était pas, d’ailleurs, sans se rendre compte de cette énorme importance de son livre ; mais ce n’était pas sa modestie seule qui l’empêchait d’y faire allusion. Ou, plus exactement, sa modestie ne se bornait point à l’empêcher d’y faire allusion : elle l’avait, en outre, de très bonne heure, conduite à croire qu’une œuvre comme celle-là ne pouvait pas être simplement le fruit de son effort personnel, et qu’une force supérieure devait la lui avoir inspirée. L’année même où fut publiée la Case de l’Oncle Tom, en 1852, Mme Stowe racontait à une de ses amies que son frère, dans une lettre qu’il venait de lui écrire, lui disait sa crainte que le succès du livre n’eût pour effet de l’induire en orgueil, au grand dommage du salut de son âme. — « Le pauvre garçon, ajoutait-elle, s’inquiète bien à tort ! Il ne sait pas que ce n’est pas moi qui ai écrit le roman. » Et comme son amie s’étonnait de cet aveu imprévu : — « Non, reprit Mme Stowe, ce n’est pas moi qui ai écrit l’Oncle Tom ! Je me suis contentée de transcrire ce que j’ai vu. — Et pourtant vous n’avez jamais été dans le Sud, où se passent les scènes que vous avez racontées ? — Non, en effet ; mais tout le livre m’est apparu sous la forme de visions, se succédant l’une à