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raconté lui-même. En juin 1860, le roi Max de Bavière lui ayant dit que son attitude pendant cette guerre lui avait beaucoup nui et qu’on avait cru qu’il temporisait à dessein pour laisser l’Autriche subir des défaites, il avait répondu : « Quand alors ton armée était-elle prête à marcher ? — En juillet. — Le prince Frédéric de Wurtemberg, poursuivit le Régent, m’a dit la même chose. Que serait-il donc arrivé si nous avions marché en avril ? Nous avons temporisé pour ne pas attirer dès le commencement la principale armée française sur le sol allemand. »

Une autre considération l’arrêta. En avril, révélant ses dispositions belliqueuses, il avait ordonné la mobilisation de trois corps d’armée et de toute la cavalerie de ligne et proposé à la Diète de mettre sur pied de guerre trois corps fédéraux, puis toute l’armée. La mobilisation prussienne s’était mal faite, avait indiqué de graves lacunes, les mêmes que celles qui paralysaient nos mouvemens, par exemple l’inexistence d’un train formé, et une imperfection que nous ne connaissions pas, l’inaptitude d’une portion de cette armée, la landwehr, à tout service sérieux. « L’attitude politique de la Prusse fut influencée de la manière la plus fâcheuse par l’insuffisance de son armée [1]. »

Enfin, le langage de la Russie était une autre raison de ne pas précipiter les décisions. Aucune guerre contre la France n’est possible à la Prusse, quand elle se sent à dos la Russie hostile ou seulement incertaine. Or, le cabinet de Pétersbourg ne dissimulait pas ses sentimens aussi favorables pour nous que contraires à l’Autriche. François-Joseph avait cherché à rétablir les anciennes relations en envoyant un diplomate, le comte Karolyi, avec une lettre autographe. Le Tsar l’avait reçu sans empressement, et Gortchakof catégoriquement rebuté. François-Joseph tenta plus encore. Buol, aussi odieux à Pétersbourg que Gortchakof à Vienne, avait été sacrifié et remplacé par Rechberg, président de la Diète, contre lequel la Russie ne nourrissait aucun ressentiment (13 mai). Cette concession, à laquelle on avait cru le Tsar très sensible, ne l’adoucit pas, et l’on s’en aperçut au langage de Gortchakof. « Le temps de la politique de sentiment était passé, la Russie entendait conserver sa liberté d’action ; elle garderait la neutralité, à moins que l’Allemagne ne s’engageât dans la cause de l’Autriche, sur des données conjecturales, contre lesquelles elle

  1. Roon, Mémoires, t. I, p. 353.