Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 156.djvu/110

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conquêtes devait amener la ruine de la liberté, il existait un autre danger, plus grand encore, qui menaçait la France : c’étaient les progrès du matérialisme.

Le sentiment de l’instabilité des choses, le bouleversement des fortunes, les grandes catastrophes révolutionnaires, les persécutions contre le catholicisme, avaient fait table rase dans l’âme française. Au premier enthousiasme pour la liberté, avait succédé une sorte d’apathie morale et d’indifférence pour tout ce qui n’était pas jouissance immédiate et moyen de s’enrichir. On n’avait plus qu’un désir, qu’une espérance : faire fortune, amasser, par tous les moyens possibles, légitimes ou non, une somme d’argent que l’on pût mettre à l’abri des accidens des révolutions :

« L’unique intérêt des hommes en France, dit Mme de Staël, c’est d’acquérir une somme d’argent disponible. On les voit tous s’agiter, comme dans un vaisseau qui fait naufrage, pour saisir une planche qui transporte l’individu à terre, quoi qu’il arrive de l’équipage. On se défie les uns des autres, on ne se rend aucun service, on se sépare le plus qu’il est possible dans ses discours comme dans ses actions de tout autre que soi-même, tel qu’un infortuné, luttant seul contre les flots, craint qu’un de ses compagnons, s’accrochant à lui pour se sauver, ne l’entraîne au fond de la mer. Il n’existe plus dans les rapports privés aucune hypocrisie, même de langage. L’intérêt personnel est si violemment exalté par tous les genres de terreur dont il se compose, que parler de vertu, de sacrifice, de dévouement, produit pour ainsi dire l’effet de la pédanterie en d’autres temps [1]. »

L’argent devenait la première, la seule puissance de ce monde. C’était la conséquence assez inattendue d’une révolution, dont les débuts avaient été si purs, et qui paraissait se soucier beaucoup plus des droits de l’homme que de ses intérêts matériels. Les privilèges de la naissance ne contre-balançaient plus ceux de la fortune ; tout un peuple se ruait à la conquête de l’or. Le Directoire donnait l’exemple : quoi de plus vénal qu’un Talleyrand, un Barras ? Les fournisseurs des armées, comme le financier Ouvrard, amassaient des millions. Bonaparte lui-même, l’homme qui a le mieux compris l’esprit de son temps, n’a-t-il pas dit : « Il n’y a qu’une chose de vraie en ce monde : acquérir toujours plus d’argent et plus de puissance. » On avait détruit la seule force qui

  1. Feuillet 230.