Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 156.djvu/109

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s’inquiétait de l’esprit de corporation, qui est l’esprit même de l’armée, qui fait sa force, mais qui la porte à se séparer du pouvoir civil, à se constituer comme un Etat dans l’Etat. C’est sous l’empire de tels sentimens qu’elle écrivait les lignes suivantes :

«… Rien n’est plus digne d’admiration que les succès des armes, que la valeur invincible des généraux et des soldats ; mais rien n’est plus contraire à la liberté que l’esprit militaire. Une guerre longue et violente est à peine conciliable avec le maintien d’une constitution quelconque ; et tout ce qui assure les triomphes de la guerre est subversif du règne de la loi. L’enthousiasme d’une révolution ajoute extrêmement sans doute à la bravoure des soldats. La liberté succède à la guerre qu’on soutient pour elle, mais elle n’en est jamais contemporaine. L’esprit militaire est conquérant, la liberté est conservatrice. L’esprit militaire explique tout, marche à tout par la force ; la liberté n’existe que par l’appui des lumières. L’esprit militaire sacrifie les hommes, la liberté multiplie leurs liens entre eux. L’esprit militaire fait haïr le raisonnement comme un commencement d’indiscipline ; la liberté fonde l’autorité sur la conviction. Enfin les armées, quoique composées de citoyens, prennent toujours à la longue un esprit de corporation qui les rend semblables à toutes les armées du monde. En effet, la plus grande analogie des hommes entre eux, c’est leur intérêt. Dans tous les siècles, dans tous les pays, une confédération de prêtres a donné des résultats pareils ; dans tous les siècles, dans tous les pays, les armées auront le même esprit, quoique leur but diffère. Celles de France ne serviront jamais la cause de la tyrannie, mais elles en aimeront toujours les moyens, et l’armée qui se bat pour la liberté doit avoir, pour triompher, des mœurs et des idées despotiques. »

Donc, l’esprit de violence et de tyrannie gagnait la nation par l’esprit militaire. Il s’insinuait peu à peu dans les cerveaux grisés des fumées de la gloire. Ce qui frappe le plus l’imagination de la foule dans les succès des armes, ce ne sont pas les vertus par lesquelles ils s’obtiennent, l’énergie, l’abnégation, le sacrifice de soi-même ; c’est bien plutôt le triomphe de la Force, qui réveille en elle les instincts ataviques, sommeillant au fond de l’être. Il semble que l’homme ait dressé en son cœur un autel aux vieilles divinités eschyliennes, Bia et Kratos, et qu’il brûle de leur sacrifier de nouvelles victimes.

Mais, si l’esprit militaire, si la politique d’expéditions et de