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qui allait devenir, — en dépit de quelques tentatives paradoxales ou avortées, — le principal ressort de cette tragédie : je veux parler de l’emploi des passions de l’amour,

Car de ces passions la sensible peinture
Est pour aller au cœur la route la plus sûre,

et, si précisément elles ne jouent dans la tragédie grecque, même dans celle d’Euripide, qu’un rôle tout à fait secondaire, la manière un peu dédaigneuse dont Corneille en a parlé n’empêche pas que, leur devant lui-même son Cid, son Polyeucte et sa Rodogune, il ne leur doive donc le meilleur de sa gloire, et notre tragédie classique sa principale originalité.

Nous ne remonterons pas pour cela jusqu’aux Romans de la Table ronde, quoique d’ailleurs il fût assez piquant d’y montrer une origine du théâtre moderne, moins « catholique, » mais bien plus certaine, que celle qu’on lui attribue quand on veut le rattacher aux Mystères. Il y a certainement plus de rapports entre une tragédie de Racine et Tristan et Iseult qu’entre le Polyeucte de Corneille et un Mystère du moyen âge. Mais nous nous contenterons de rappeler qu’entre 1610 et 1650, c’est-à-dire dans le temps même de la lutte la plus vive de la tragédie et de la tragi-comédie, aucun livre n’a exercé plus d’influence, une influence plus universelle et plus profonde, que l’Astrée d’Honoré d’Urfé, où, — j’en copie le titre complet, — « par plusieurs histoires et sous personnes de bergers, et d’autres, étaient déduits les divers effets de l’honnête amitié. » Or, si l’on n’ignore pas qu’entre 1610 et 1650, c’est par douzaines que l’on a tiré de l’Astrée « pastorales » et « tragi-comédies, » on n’a peut-être pas assez remarqué que, dans aucun livre, certainement, les passions de l’amour n’avaient été mieux analysées, d’une manière à la fois plus forte en sa langueur, plus fine ou plus subtile, ni mieux représentées dans leur infinie variété. Emile Montégut, cependant, en avait averti les historiens de la littérature. C’est même la raison du succès, non seulement national, mais vraiment européen, du livre d’Honoré d’Urfé ; c’est la raison de la complaisance avec laquelle toute une société sembla vouloir y conformer ses mœurs ; et c’est la raison aussi de la supériorité qu’il garde, en son vieux style, tendre et diffus, sur tant de romans qui en sont depuis lors issus sans le savoir, jusques et y compris ceux de Mme Sand.