Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/152

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Que fallait-il cependant, de romanesques encore que sont dans l’Astrée les peintures des passions de l’amour, ou parfois même de dramatiques, que fallait-il pour les rendre tragiques ? Il fallait s’apercevoir, premièrement, que les passions de l’amour sont à la fois les plus « générales » et les plus « particulières » de toutes. Beaucoup de nos semblables ont vécu sans connaître l’ambition ; il y en a bien peu qui n’aient connu l’amour ; et, de chacun de ceux qui l’ont éprouvé, un grand amour a comme dégagé ce qui le différencie le plus de ses semblables. Rodrigue n’aime pas comme Polyeucte, ni Roxane comme Iphigénie. En second lieu, il fallait s’apercevoir que les passions de l’amour sont de toutes, et à la fois, les plus « capricieuses » et les plus « fatales » : « fatales » en leur cours, « capricieuses » en leur principe. Sait-on jamais pourquoi l’on aime ? Et le plus héroïque effort de la volonté contre l’amour n’aboutit généralement qu’à la mort : « L’amour est fort comme la mort. » Et, en troisième lieu, il fallait s’apercevoir qu’étant les plus « douces » de toutes, les passions de l’amour sont en même temps les plus « inquiétantes ; » je veux dire celles d’où s’engendrent les agitations les plus vives, les angoisses les plus cruelles, les haines aussi, quelquefois, les plus inexpiables, et les catastrophes les plus douloureuses. Après cela, pour les rendre dignes de la tragédie, il n’y avait plus, l’histoire aidant et la légende, qu’à faire dépendre du caprice des passions de l’amour les plus grands intérêts et les plus généraux de l’humanité : « le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court ! » C’est ce qu’ont fait Corneille et Racine, chacun à sa manière, et il est possible que leur tragédie ne ressemble que de loin à la tragédie grecque, mais c’est bien la tragédie, et nous y retrouvons les élémens constitutifs de l’impression tragique : horreur et pitié, grandeur et violence, dignité des personnes, majesté du décor, fatalité de l’action, Némésis des dieux ou de la fortune, soumission au sujet (conçu comme toujours plus grand, plus important que le poète), leçon de l’histoire ; et, pour envelopper tout cela, cet air de noblesse dont on ne contracte l’usage que dans la familiarité des grands spectacles et des grandes pensées.

Corneille et Racine remplissent à eux seuls la seconde période de l’histoire de notre tragédie, et, si l’on s’étonnait qu’elle ait à peine duré cinquante ans, nous ferons observer qu’il ne s’est guère écoulé plus de temps entre les débuts d’Eschyle et le