Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/158

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affectés au renouvellement de la tragédie. Il a essayé, timidement, subrepticement, mais le premier pourtant, d’acclimater Shakspeare en France. Il est sorti du cercle magique où l’imitation de la Grèce et de Rome avait comme emprisonné cent ans nos auteurs dramatiques, et il est allé chercher des sujets jusqu’en Chine. Etant l’auteur de la Henriade, il a cru se devoir à lui-même de traiter des motifs plus ou moins « nationaux. » Il a d’ailleurs en tout fait école, et sans lui, sans son exemple, nous n’aurions ni le Siège de Calais, de du Belloy, ni la Veuve du Malabar, de Lemierre, ni les adaptations un peu caricaturales que le bon Ducis a faites de Shakspeare à la scène française. Mais nous nous en passerions ! Et ce qu’il n’a pas vu, c’est que ces « innovations » n’en étaient point, et qu’avant Racine, avant Corneille, on avait essayé de tout ce qu’il proposait après eux. C’était de parti pris et de propos délibéré que l’on avait écarté les sujets « nationaux » et « modernes, » turcs et chinois, anglais et espagnols, comme ne rendant pas à la scène les effets que l’on demandait à la tragédie.

Mais surtout ce qu’il n’a pas su, c’est l’art de s’aliéner de lui-même, de laisser, pour ainsi parler, ses sujets vivre et marcher devant lui, « s’objectiver, » se développer d’eux-mêmes selon leur constitution. Rien de moins organique, et, par conséquent, rien de plus composite que ses tragédies. Est-ce peut-être l’unique ressemblance qu’elles aient avec la tragi-comédie du commencement du XVIIe siècle ? En tout cas, c’en est une, et par là encore la tragédie finissante se trouve ramenée presque à ses origines. Mais n’est-ce pas comme si l’on disait que l’esprit de Voltaire, le goût du théâtre, la complicité de l’opinion publique, le talent des acteurs, celui d’un Lekain ou celui d’une Clairon, rien de tout cela ne pouvait prévaloir contre l’épuisement du genre ? et Voltaire lui-même l’a constaté mélancoliquement, dans une page bien comme de son Siècle de Louis XIV : « Quiconque approfondit la théorie des arts purement de génie doit savoir, s’il a quelque génie lui-même, que… ces grands traits naturels qui appartiennent à ces arts, et qui conviennent à la nation pour laquelle on travaille, les sujets et les embellissemens propres aux sujets ont des bornes bien plus resserrées qu’on ne pense… Il ne faut pas croire que les grandes passions tragiques et les grands sentimens puissent se varier à l’infini d’une manière neuve et frappante. Tout a ses bornes… On est réduit à imiter