Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/200

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une saison à Rome. Ici seulement, on respire l’atmosphère de l’ancienne France, on fréquente assidûment ceux qui l’ont faite. Tout la raconte, les pierres, les arbres, les eaux, la disposition et le meuble des salles qui furent ses laboratoires, les visages expressifs de cette foule illustre, immobilisée dans ses habitudes quotidiennes par les peintres et les sculpteurs. Ici l’histoire est vraiment ce que la voulait Michelet, une perpétuelle résurrection : d’autant plus complète que ce lieu réunit deux conditions qui ne se retrouvent en aucun autre.

Par une aberration que nous avons payée cher, il a été pendant près de cent vingt ans le cerveau où se concentraient toutes les forces vitales d’une grande nation : l’Etat, c’est moi, disait le fondateur ; il en est résulté que la France, c’était son Versailles. Brusquement suspendue, cette vie rétrospective n’a pas été remplacée par une autre. Tant de silence après tant de bruit ! Le monde actuel fait un vide respectueux autour de ce Pompéi ; rien n’y dérange l’évocateur des ombres, nul rappel du temps présent ne le retire des siècles dont il se fait facilement le contemporain. Tandis qu’il parcourt les galeries et les jardins en y écoutant les récits d’un de leurs habitués, Saint-Simon ou Dangeau, de Luynes ou d’Argenson, la société dont ces témoins l’entretiennent devient la seule réelle. Les ombres, ce sont les rares passans qui apportent ici un écho affaibli des choses du jour ; le peuple animateur de la solitude, c’est celui qui continue ses manèges de cour dans le château où on l’entend, où on le coudoie à toute heure.

II en est d’ailleurs de cette compagnie comme de toutes les autres : pour en jouir agréablement, il faut quelque initiation, et quelque durée dans le commerce ; elle ne se livre pas au touriste pressé qui passe une après-midi à Versailles. Celui-là n’emporte qu’une idée froide et inexacte de ce qu’il croit être le palais de Louis XIV. Or, ce palais a été un perpétuel devenir ; Louis XIV l’a refait à trois reprises, ses successeurs en ont modifié l’intérieur de fond en comble. On n’y peut situer et superposer les scènes mémorables dont il fut le théâtre qu’à la condition d’en bien connaître la « mécanique ; » elle changeait avec les multiples transpositions d’un décor déplacé sous chaque règne par la fantaisie des princes, des favorites, des architectes. Il faut en outre débrouiller et classer ce pêle-mêle de portraits, de statues, éliminer les intrus, découvrir les personnages intéressans,