Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/309

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seigneurial, sans autre escorte que sa suivante, la demoiselle Cyané, qui porte une robe bleu ciel, tandis que la princesse a revêtu un habit de pourpre.

C’est une enfant orgueilleuse et gâtée, peu compatissante à l’humanité. Toutes deux s’en allèrent donc à travers prés, parmi les épis mûrs, au clair soleil de l’après-midi, les travailleurs saluaient à droite, saluaient à gauche, et la princesse n’avait garde de répondre à leur hommage, pas même par le moindre signe de tête. Mais Cyané, modeste et bienveillante, disait à chacun d’eux la bienvenue du soir. Aussi sa maîtresse s’en fâcha grandement, et se prit à méditer une méchanceté raffinée.

Un orage ayant passé sur le bas pays, un arc-en-ciel rayonnait au Nord-Est. « Cyané, appelle-moi tous ces gens ici, voici une tourmente qui s’approche à toute vitesse. Eh ! vous autres ? qu’on me bâtisse à l’instant un abri. Et il n’y a pas de quoi me regarder si étonnés. Oui, une maison de gerbes, avec des gerbes pour toit, des gerbes pour plancher, et des gerbes pour parois. Faites vite, vite. Il me faudra bien être indulgente à votre œuvre grossière. »

Un vieux faucheur s’avance :

« Pardonnez-nous, mademoiselle, dit-il, il ne pleuvra certainement pas aujourd’hui. Et, avant que nous ayons dressé un abri, le soleil va reparaître étincelant et clair. C’est pourquoi, à mon humble avis, ce travail n’est pas nécessaire. » La princesse rougit de colère.

« Je ne puis vraiment assez admirer, vieillard, cette profonde connaissance du temps qui te distingue. M’est avis que tu pourrais bien dans quelque basse-fosse désapprendre à prophétiser. Penses-lu que je sois disposée comme vous autres à me laisser pénétrer jusqu’aux os par l’averse ? — Pourtant je dirai, même quand j’en devrais mourir, que ce serait péché de gâter le grain de la sorte, car déjà les gerbes sont maigres et les épis mal garnis. » Cyané appuie cette prière, mais la princesse pousse un éclat de rire amer, « Ah ! voilà donc la raison de ce refus. Ah ! peuple d’avares et de mendians. je vous reconnais là. A quoi vous servent donc balais et râteaux, si ce n’est à réunir les épis à mes ordres ? Quelque déplaisir que cela vous cause, je vous conseille de vous exécuter, vous pourrez, après, vous plaindre à mon père si cela vous convient.

Au son des murmures contenus et des menaces indistinctes, une maison de gerbes s’élève pour la demoiselle.

Le soleil illumine bientôt monts et vallées. Soudain, brille un éclair éblouissant : la maison de gerbes est en flammes, et s’écroule en un rouge brasier sur ce qu’elle renferme, tandis que les assistans n’ont pas un cheveu atteint.

Aujourd’hui encore, tu revois au beau temps doré de la moisson les deux femmes métamorphosées, le bluet d’azur, Cyané, pour te rappeler la suivante si doucement aimable sous sa livrée céleste, la plus pure fleur de nos guérets. Et, à côté d’elle, se dresse Papavé, la fille du roi, devenue