Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/417

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cadres de la société : les troupes régulières n’avouent aucune accointance avec ce franc-tireur. On a très justement dit que, pour le Japonais, la vie personnelle commençait à la mort. Il n’existe en qualité d’individu que du jour où la mort l’a mis en liberté. Sur terre, sa vie n’est qu’un atome de cette molécule socialement indivisible : la famille.

On comprend qu’une famille, où tous les membres, subordonnés les uns aux autres, reçoivent la même impulsion, considère l’amour comme un agent désorganisateur et ne fonde point son harmonie sur le plus instable de nos sentimens, le plus divers, souvent le plus égoïste. Soucieuse avant tout de se perpétuer et obligée de suppléer par l’adoption aux défaillances de la nature, elle redoute la passion amoureuse, dont le caractère exclusif, d’ailleurs désobligeant pour la communauté, mettrait à chaque instant son existence en jeu. Jamais le sine affectione que saint Paul adressait aux familles païennes n’a trouvé un meilleur emploi. Ce n’est point par affection qu’un enfant adoptif doit respecter son père, ni par affection qu’un homme doit choisir sa femme, ni par affection qu’une femme doit obéir à son mari, car l’inconstance humaine et d’autres affections pourraient alors entraver ces devoirs ou en détourner les âmes. Un intérêt supérieur, l’intérêt de la famille, veut qu’il en soit ainsi : l’individu s’exécute. L’affection est admise, mais à la façon d’une plante parasite et dans la mesure où elle n’altère en rien les formes extérieures et rigides des bienséances.

La jeune fille se forgerait donc d’étranges illusions, si, à l’heure du mariage, — de ce mariage aussi inévitable que la mort, — elle rêvait d’une solitude à deux et d’une tendre intimité. La maison qui va s’entrouvrir et se refermer sur elle ne trouverait pas plus monstrueux qu’elle projetât de distraire pour ses fantaisies le bien de la communauté. Les portes en sont gardées soigneusement : on veille à ce que l’étrangère n’y introduise point dans sa corbeille de noces ce démon d’amour qui, sitôt lâché, « va chancelant, chopant et folâtrant, » et dont la conduite, pleine de trouble et d’inadvertance, heurterait l’étiquette et compromettrait la majesté des morts. Aux yeux des Japonais un mariage d’amour est pour celui qui le fait une sorte de déchéance, tout au moins l’aveu d’une faiblesse assez méprisable. Un Européen me racontait qu’il avait assisté à la rencontre de deux fiancés après une longue séparation, et que, le jeune homme s’étant