Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/514

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à Néron, à Vespasien, ce qui leur devait arriver ? Quant aux pro- diges qui précèdent et annoncent les grands événemens, Tacite ne manque jamais de les mentionner c’est un ancien usage, et il s’y conforme. « Je n’oserais pas, nous dit-il, passer sous silence et traiter de fables des faits attestés par la tradition ; » et il en veut à ceux qui n’ont pas pour la tradition le même respect que lui. Il blâme les esprits forts qui se moquent des mauvais pré- sages et négligent les pratiques par lesquelles on en détourne l’effet. Un général romain n’en avait pas tenu compte, dans une rencontre avec les Parthes, et de plus il s’était mal gardé. Ce sont deux fautes que Tacite lui reproche, sans mettre entre elles aucune différence, et auxquelles il attribue également sa défaite. Cependant, lui-même, quand il lui faut les mentionner, et qu’ils sont un peu extraordinaires, semble en éprouver parfois quelque trouble. Il lui arrive d’y mêler des plaisanteries qui déton- nent[1], et même, une fois, il avoue qu’on ne signale jamais tant de prodiges que quand on est d’avance disposé à y croire. Ce sont des preuves évidentes d’une lutte qui se livrait en lui entre sa crédulité et son bon sens.

À ce propos, je veux dire un mot d’une question qui a été souvent traitée, mais qui montre, une fois de plus, à quel point il se laisse dominer par l’opinion des autres. Comment peut-il se faire qu’un homme dont les croyances religieuses sont si indé- cises ait cru devoir si sévèrement traiter les Juifs et les chrér tiens ? Il avait pourtant quelques raisons de leur être favorable. On vient de voir qu’il parle avec sympathie de la façon dont les Juifs conçoivent la divinité et dont ils l’honorent. Quant aux chrétiens, il savait bien qu’ils n’avaient pas mis le feu à Rome. Il nous dit lui-même qu’on leur avait infligé un supplice épou- vantable, que ne justifiait pas l’intérêt public « et qui n’était qu’une satisfaction donnée à la cruauté d’un homme, » si bien que les cœurs s’étaient émus de compassion à ce spectacle. Mais, pour les uns et pour les autres, Tacite n’a écouté que les pré- ventions communes ; il a parlé d’eux comme on en parlait autour de lui. Les Juifs, amenés à Rome en grand nombre après le triomphe de Pompée, s’y étaient fait très vite, comme partout, une place importante. Cicéron nous dit qu’en cinq ans ils de-

  1. N’y a-t-il pas une piquante épigramme dans cette phrase des Histoires : « Nous avons cru que les arrêts du destin promettaient l’empire à Vespasien, après qu’il y est arrivé. »