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romanesque en jouant à cache-cache avec des poursuivans imaginaires, la Grande Mademoiselle était tombée dans une extrême prostration physique et morale. L’héroïne d’Orléans et de la porte Saint-Antoine sanglotait comme un petit enfant, parce qu’elle avait trop de « chagrin » et trop de « peur [1]. » L’aspect de sa future demeure lui avait ôté son dernier reste de courage.

Le château de Saint-Fargeau, commencé sous Hugues Capet et souvent remanié, en particulier au XVe siècle, tenait plus de la forteresse que de la maison de plaisance. Sa lourde masse dominait la vallée du Loing, dans une région de grands bois très fourrés et très peu percés. Enveloppé lui-même de broussailles et défendu par des fossés profonds, le château s’harmonisait avec la sauvagerie du décor. Ses fenêtres s’ouvraient à une grande hauteur au-dessus du sol et ses tours étaient robustes. Ses corps de logis massifs et nus, reliés entre eux par de fortes murailles, formaient une enceinte irrégulière et de mine sévère. L’ensemble était imposant : il n’avait jamais été riant, et Saint-Fargeau, inhabité depuis longtemps, n’était plus qu’un immense nid à rats, presque une ruine, quand Mademoiselle s’y présenta en fugitive. On la fit entrer dans « une vilaine chambre » où il y avait un étai au milieu. Au sortir de son palais des Tuileries, cette vue l’acheva, en lui faisant mesurer la profondeur de sa chute. Elle eut un accès de désespoir : « Je me trouvais bien malheureuse, étant hors de la Cour, de n’avoir pas une plus belle demeure que celle-là, et de songer que c’était le plus beau de tous mes châteaux. »

Sa peur devint de l’épouvante en découvrant qu’il manquait partout des portes et des fenêtres. Un rapport de valet avait achevé de lui faire accroire qu’on la cherchait pour la mettre en prison, et elle n’était plus en état de comprendre qu’il n’y aurait verrous qui tinssent, si le roi donnait l’ordre de l’arrêter. Elle reprit sa course pour gagner un petit château situé à deux lieues de Saint-Fargeau et qu’on lui disait très sûr : « Jugez, dit-elle, avec quel plaisir je fis cette traite ! je m’étais levée deux heures devant le jour; j’avais fait vingt-deux lieues, et j’étais sur un cheval qui en avait fait autant. Nous arrivâmes à cette maison.. . sur les trois heures du matin; je me couchai en grande diligence. » L a crise fut brève. Dès le lendemain. Mademoiselle se laissa expliquer que Saint-Fargeau avait une double issue en cas

  1. Mémoires de Mlle de Montpensier, éd. Chéruel.