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le château était livré aux ouvriers et les distractions rares. Quand le mauvais temps et les chemins défoncés rendaient Saint-Fargeau inabordable et le <( grenier » solitaire, elle se faisait lire, et écoutait sans se lasser en tirant l’aiguille : — « Je travaillais depuis le matin jusques au soir à mon ouvrage, et je ne sortais de ma chambre que pour aller dîner en bas, et à la messe. Cet hiver-là étant assez vilain pour ne pouvoir s’aller promener, dès qu’il faisait un moment de beau temps, j’allais à cheval, et, quand il gelait trop, me promener à pied, voir mes ouvriers... Pendant que je travaillais à mon ouvrage, je faisais lire ; et ce fut en ce temps que je commençai à aimer la lecture, que j’ai toujours fort aimée depuis. » Au bout de quelques années d’exil, son « érudition » frappa le docte Huet, qui l’avait rencontrée aux eaux de Forges : — « Elle aimait passionnément les histoires, dit-il en ses Mémoires, et surtout les romans, comme on les appelle. Pendant que ses femmes la coiffaient, elle voulait que je lui fisse la lecture, et, quel qu’en fût le sujet, il provoquait de sa part mille questions. En quoi je reconnus bien la finesse de son esprit... »

Les romans à la mode étaient pour plaire à une princesse qui avait de la grandeur et aimait à en rencontrer chez les autres. C’étaient les œuvres de Gomberville [1], de La Calprenède et de Mlle de Scudéry, où les bergeries et les roucoulemens de l’Astrée avaient cédé la place aux aventures héroïques et aux. grands sentimens de princes batailleurs et superbes, les mêmes, en dépit de leurs noms exotiques, qui regimbèrent sous Richelieu et firent la Fronde sous Mazarin. Les générations nées dans le premier tiers du siècle furent charmées des héros à leur ressemblance que leur offraient ces récits romanesques. Elles se passionnèrent pour le Scythe Oroondate ou pour le grand Gyrus, comme leurs descendans pour Saint-Preux ou pour Lélia, et plus d’un lecteur resta fidèle jusqu’à la mort aux écrivains qui avaient su exprimer l’idéal de sa jeunesse. À soixante ans, La Rochefoucauld relisait encore La Calprenède. Mme de Sévigné était grand’mère qu’elle se laissait reprendre à Cléopâtre « comme à de la glu. » La beauté des sentimens, la violence des passions, la grandeur des événemens, et le succès miraculeux de leur

  1. Son Polexandre avait paru de 1629 à 1637 ; son dernier roman, la Jeune Alcidiane, en 1651. Cassandre et Cléopâtre, de La Calprenède, sont de 1642 et 1647. Artamène ou le Grand Cyrus, de Mlle de Scudéry, a été publié de 1649 à 1653.