Page:Revue des Deux Mondes - 1902 - tome 11.djvu/21

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


envers la cour de France, qu’elle aurait eu tant d’intérêt à se réconcilier. Il était inconcevable, sans une raison de ce genre, qu’elle se compromît comme elle le faisait pour un prince passé à l’étranger et que l’on ne reverrait peut-être jamais. Pourquoi afficher leur intelligence par des lettres dont Mazarin surprenait toujours quelqu’une ? Pourquoi laisser à Condé, devenu général espagnol, les compagnies levées sous la Fronde avec l’argent de Mademoiselle et portant son nom ? Ou elle avait perdu le sens, ou il fallait s’attendre à quelque équipée romanesque qui se dénouerait par un mariage.

— « Avez-vous tout dit ? » demanda Mademoiselle à la vieille comtesse de Fiesque, son ancienne gouvernante, un matin que cette dernière lui dévidait les commentaires du monde : — « Non, » répondait la bonne femme. Sa maîtresse la laissa aller, puis elle prit la parole, indignée qu’on la crût capable de se marier par coup de tête ; le reste ne l’avait pas touchée. Elle déclara que M. le Prince ne lui avait jamais parlé de l’épouser, et qu’il serait temps d’y songer si Mme la Princesse mourait, que M. le Prince rentrât en grâce, qu’il la demandât en mariage et que le roi approuvât « l’affaire. » — « Je crois, poursuivit-elle, que je l’épouserais, n’y ayant rien en sa personne que de grand, d’héroïque et digne du nom qu’il porte. Mais de croire que je me marie comme les demoiselles des romans, et qu’il vienne en Amadis me quérir sur un palefroi, pourfendant tout ce qu’il trouvera en chemin qui lui fera obstacle ; et que, de mon côté, je monte sur un autre palefroi, comme Mme Oriane[1], je vous assure que je ne suis pas d’humeur à en user ainsi, et que je m’estime fort offensée contre les gens qui ont une telle pensée de moi. »

Ici, la princesse se tut. Cent été le moment de donner le mot de sa conduite ; mais il aurait fallu avouer qu’en dépit de ses beaux discours et de son mépris pour les amoureux, elle était justement une vraie princesse de roman, menée par son imagination. L’idée de faire la guerre au roi du fond d’un grenier l’avait amusée, et encore plus celle d’être le prix de la paix avec Condé, et elle n’avait pas voulu regarder plus loin.

Tandis que l’orage s’amoncelait sur sa tête, la grande préoccupation de Mademoiselle était d’installer un théâtre dans son

  1. Oriane était la maîtresse d’Amadie.