Page:Revue des Deux Mondes - 1902 - tome 11.djvu/28

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bourgeoises, où il savait trouver de jolies personnes. Il s’embarqua un jour sur l’un de ces bateaux couverts que nous montrent les tableaux du XVIIe siècle. On les appelait des galiotes, et ils servaient à voyager sur les rivières et les canaux. Monsieur, rapporte un témoin, avait « commandé… un second bateau, où il fit mettre force provisions et ses officiers de suite, tant pour la cuisine que la garde-robe ; les chevaux suivaient sur la levée. Il nous mena dix ou douze avec lui, et, lorsque nous trouvions quelque île belle et agréable, il y descendait et faisait servir le dîner et le souper sous les plus beaux ombrages. Certes, nous pouvions dire… que tous soins étaient bannis de notre société, que l’on y vivait sans contrainte, que l’on y jouait, buvait, mangeait, dormait à son choix, que les heures n’obligeaient à rien ; enfin, le maître s’était mis au rang de ses serviteurs, quoique fils et frère de grands rois [1]. » On descendit ainsi jusqu’en Bretagne. Le temps était admirable. Les châteaux de la Loire défilaient devant la galiote. Ces gens-là voyageaient en poètes.

Sitôt que Richelieu le permettait, Gaston accourait à Paris se replonger dans la politique, qui ne signifiait jamais pour lui que lâchetés et trahisons ; mais il ne l’en aimait pas moins. Elle était son vice chéri, dont il n’aurait voulu pour rien au monde se corriger, car la politique lui était une source de sensations rares. Tenir la vie d’un ami dans ses mains, en sachant d’avance qu’on la livrera au bourreau et qu’on en pleurera passionnément, savoir aussi que votre chagrin s’envolera et que l’on reprendra joyeusement une autre vie dans ses mains, ce sont évidemment de ces choses qui rendent les journées très intéressantes, lorsque ni la conscience ni le cœur n’en sont mis à la gêne. Elles avaient rempli la carrière publique de Gaston, et quand il se retrouva dans son château de Blois, près de vingt ans après le voyage radieux sur la Loire, privé à jamais, selon toutes vraisemblances, des fortes émotions dont Le Tellier lui avait fait goûter une dernière fois la saveur dans l’entrevue de Limours, l’existence lui parut intolérablement fade et vide. Le bien qu’il pouvait faire, et qu’il fit en effet, ne l’intéressait pas ; le mal qu’il ne pouvait plus faire lui manquait affreusement. Personne, même parmi ses ennemis, ne l’a cependant accusé d’être méchant. Il faudrait être médecin pour analyser ces natures malsaines.

  1. Nicolas- Goulas, Mémoires.