Page:Revue des Deux Mondes - 1902 - tome 11.djvu/33

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avisé et très ferme, auquel aboutissaient toutes les affaires, le confident qui savait les projets de mariage les plus secrets, sans cesser un seul instant d’être le domestique qui ne compte pas. Sa maîtresse ne faisait rien sans lui, et elle ne nous dit même pas, elle qui se perd dans les infiniment petits lorsqu’il s’agit des personnes de qualité de sa suite, à quelle époque cet homme précieux entra à son service. Elle le nomme pour la première fois en 1651, sans dire qui il est ni d’où il vient, ne cesse plus dès lors de le nommer, et le laisse néanmoins dans ses Mémoires à l’état d’ombre. Quand nous aurons ajouté qu’il était gentilhomme, très estimé, et qu’il n’avait pas d’autre raison de se dévouer à Mademoiselle que d’être entré chez elle pour cela, nous aurons dit à peu près tout ce que l’on sait de lui.

Il avait trouvé les affaires de sa maîtresse en fort mauvais état et l’en avait avertie : Monsieur avait été un tuteur négligent et, qui pis est, un tuteur infidèle. Mademoiselle ne voulut rien écouter ; c’était à Paris, dans le feu de la Fronde, et elle avait autre chose à penser. Préfontaine revint à la charge à Saint-Fargeau, où le temps ne manquait pas, et fut mieux reçu. Un sentiment nouveau s’était éveillé chez Mademoiselle ; elle commençait à aimer l’argent. Elle prit intérêt à ses affaires. Habilement dirigée, elle s’appliqua aux choses de la chicane avec un tel succès qu’elle en aurait bientôt remontré à la comtesse de Pimbesche. Il lui venait des idées d’ordre et d’économie, bien rares chez les princesses de son temps. — « Ce n’est pas assez, dit-elle un jour à Préfontaine, d’avoir l’œil sur mes procès et l’augmentation de mes revenus ; mais il faut aussi voir la dépense de ma maison. Je suis persuadée que l’on me vole ; et, pour éviter cela, je veux que l’on me rende compte, comme l’on fait à un particulier. Cela n’est point au-dessous d’une grande princesse. » Examen fait, ils virent qu’effectivement les gens de Mademoiselle la volaient. A dater de cette découverte, elle s’imposa de contrôler deux fois la semaine toutes les dépenses, « jusques aux plus petites. » Elle sut le prix de chaque chose : « Qui m’aurait dit, du temps que j’étais à la Cour, que j’aurais su combien coûte la brique, la chaux, le plâtre, les voitures, journées des ouvriers, enfin tous les détails d’un bâtiment, et que tous les samedis j’aurais arrêté leurs comptes ; cela m’aurait bien surpris. » Et le monde encore plus ; c’était une chose presque incroyable.