Page:Revue des Deux Mondes - 1902 - tome 11.djvu/38

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De retour à Saint-Fargeau, Mademoiselle ne tarda pas à apprendre que Monsieur lui ôtait ses gens d’affaires, y compris l’indispensable Préfontaine, elle laissait sans même un secrétaire, nous ouvrant ainsi un jour de plus sur l’autorité du chef de famille et ses limitations, dans une famille princière et à l’époque qui nous occupe. On remarquera combien la fortune de Mademoiselle était mieux défendue contre son père que sa personne et son indépendance. Monsieur n’osait pas lui prendre son argent sans un consentement libre et formel ; il savait que, si les choses n’étaient pas faites régulièrement, « dans cent ans les héritiers de Mademoiselle pourraient tourmenter les enfans de Monsieur. » En revanche, il la tyrannise dans son intérieur ; c’est son droit. Il l’enfermerait dans un couvent, ou dans le château d’Amboise, comme plusieurs le lui conseillaient, que ce serait encore son droit. S’il n’en fit rien, c’est qu’étant nerveux et impressionnable, il redoutait les cris de femme. Mademoiselle se savait à sa merci ; en dehors des questions d’argent, la pensée ne lui venait pas de contester l’autorité paternelle. Elle pleurait, « pâtissait beaucoup, » mais elle n’essaya pas de sauver Préfontaine.

Les années qui suivirent furent tristes pour elle. Jusque-là, Mademoiselle avait eu du chagrin deux jours par semaine, ceux du courrier, à cause des lettres d’affaires à lire et à écrire. Elle s’enfermait dans son cabinet pour cacher ses yeux rouges, mais, sa correspondance expédiée, « je ne songeais, dit-elle, qu’à me divertir. » Les choses changèrent lorsqu’il lui fallut comprendre que Monsieur, ce père si méprisable dont elle avait tant souffert dès son enfance, mais si aimable qu’elle l’admirait et l’aimait quand même, n’avait aucune espèce d’affection pour elle. Très sensible, malgré sa brusquerie, Mademoiselle en eut une profonde douleur. Son humeur s’en ressentit, dans un moment où les jeunes femmes de sa suite, commençant à trouver l’exil long et à regretter Paris, étaient mal disposées à la patience. Il y eut des froissemens, des aigreurs et, finalement, cette guerre domestique qui tient une place démesurée dans les Mémoires de Mademoiselle. Des griefs mesquins, de petites intrigues et beaucoup de commérages rendirent insupportables les unes aux autres des personnes condamnées à se voir à toute heure du jour. On en vint à ne plus se parler, et cela dura jusqu’à ce que les plus mécontentes, Mmes de Fiesque et de Frontenac, eussent pris le parti de retourner à Paris. Il fallait bien parler de ces tracasseries