Page:Revue des Deux Mondes - 1902 - tome 11.djvu/950

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langue ne peut rendre ce qu’il y a dans celle-là de spécifique, ce qui en fait à la fois l’essence et la beauté. Les langues sont comme des cercles qui peuvent se juxtaposer, mais qui n’ont ni le même centre ni des rayons égaux. »

La plupart de ces réflexions datent des années où Rohde vivait en contact quotidien avec son ami. Elles aident à comprendre l’influence que n’a pu manquer d’exercer, sur le « pur intellectuel » qu’était Frédéric Nietzsche, un condisciple qui à une telle maturité d’esprit joignait, si je puis dire, une « humanité » aussi forte et aussi variée. Et, en effet, chaque page de la biographie d’Erwin Rohde nous offre une preuve nouvelle de cette influence. À chaque page, dans ses lettres, dans son journal, nous rencontrons des pensées ou des sentimens que nous retrouverons plus tard dans les écrits de Nietzsche, mais que nous y retrouverons, développés, transfigurés, revêtus d’une beauté poétique supérieure, souvent au détriment de leur portée pratique. Erwin Rohde a été, cela me paraît désormais hors de doute, un des principaux pourvoyeurs d’idées de son illustre ami. Sur le terrain même de la philosophie et de l’histoire, c’est lui qui, avec ses habitudes d’observation positive et d’imagination vivante, lui a fait entrevoir, le premier, la profonde importance du mythe de Dionysos dans l’ancienne civilisation hellénique. « Il reste toujours à écrire un livre sur la mystique grecque, lui écrivait-il. Combien je déteste la théorie des Gœttingiens sur la gaîté du véritable hellénisme ! Dionysos a eu une influence au moins aussi vive que leur Apollon... Entre Homère et Eschyle, il y a eu en Grèce une période de profonde exaltation mystique et de profond recueillement. Jamais les âmes sérieuses de cette race unique ne se sont abaissées jusqu’à la platitude de l’optimisme moderne, qui s’en va affirmant que toutes choses s’expliquent de soi ! »

Non moins significatives sont les réflexions du jeune étudiant sur l’esclavage antique et son utilité. « Avec la suppression de l’esclavage a péri l’objet suprême de la civilisation grecque, le δύνασθαι σχολάζειν ϰαλως, » écrivait-il à son ami ; et, dans son journal, en 1868 :

Lorsque Démétrius de Phalère recensa la population d’Athènes, il trouva 21 000 citoyens, 10 000 métèques et 400 000 esclaves. C’est bien encore la proportion moyenne entre le petit nombre de ceux que la nature a appelés à diriger eux-mêmes leur vie, et la masse énorme des « éternels aveugles, » nés pour l’esclavage, marqués par la nature du sceau ineffaçable de la banalité. Souvent je m’amuse à considérer, dans les rues populeuses, les visages des passans : une morne tristesse en est l’expression constante. Ah !