Page:Revue des Deux Mondes - 1904 - tome 19.djvu/664

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


dans sa maison, qu'il est las de mentir, que tout sera comme au temps lointain. » Mais c'est un vain engagement qu'il prend là. Il ne viendra pas voir « le sourire exténué de sa mère sur son visage flétri. » Il n’a jamais sérieusement songé à venir, il suit son chemin, il ne regarde pas à ses pieds ce qu'il foule ; il jette, contre le vent et contre le soleil, les mots qui libèrent son cœur ; il ne se sent de responsabilité que vis-à-vis de son art, il ne se connaît d'autre devoir que de servir sa passion de l'heure ; il en arrive à ne jamais parler de lui-même qu'en se nommant r « Initiateur : » le « Créateur. » Son lyrisme finit par faire en quelque sorte éclater sa propre personnalité, pour devenir à ses yeux une des forces de la nature.

C'est à ce moment de son évolution que M. d'Annunzio a décidé de se consacrer au théâtre. Allait-il frapper à cette porte en victorieux qui pense tout éclairer du reflet de l'étoile qui brille àson front? Avait-il résolu de déposer son orgueil byronien ; et, puisqu'il descendait des sommets où s'était isolée sa pensée, pour se mêler à la foule, consentirait-il à faire les sacrifices qu'elle exige de ceux qui prétendent à ses applaudissemens ?

II

Quand on présente, en une sobre analyse, les pièces que M, d'Annunzio a déjà données au théâtre, on se sent d'abord tenté de croire que leur auteur a voulu séduire son public en lui présentant des sujets qui comportent tous ces élémens d'émotion que l’on nomme dramatiques. Ceux qui, dans leur cœur, gardent à Shakspeare une gratitude particulière pour avoir donné la vie à ces figures de tendresse et de poésie qui s'appellent Juliette, Roméo, Titania, Ophélie, sont sûrement disposés à s'émouvoir si on leur résume en ces termes ce Songe dune matinée de printemps, par lequel M. d'Annunzio a débuté au théâtre.

Une Juliette passionnée a reçu chez elle un Roméo qui n'a point passé par la chapelle du Père Laurent. Surpris entre les bras de celle qu'il aimait, l'amoureux n'a pas eu le temps de séchapper par le balcon ; il a été poignardé. La Juliette de M. d'Annunzio a perdu la raison. Dans sa folie, elle est restée fidèle au cher souvenir. En vain ceux qui laiment, sa sœur, le frère de l'assassiné, essaient-ils de la guérir en lui faisant croire