Page:Revue des Deux Mondes - 1904 - tome 19.djvu/673

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fatal qui, seul, est en scène. Il habite l'aveugle qui, dès qu'elle aura découvert la passion de son mari pour la jeune Blanche-Marie, ne songera plus qu'à s'effacer, à disparaître, avec une abnégation sans lutte qui est l'acceptation de son destin. C'est cet amour fatal qui oblige Blanche-Marie à écouter et à subir la passion d'Alexandre ; c'est lui qui se glisse dans le cœur de Léonard pour le contraindre à cette folie incestueuse dont la mort est la seule issue ; c'est lui enfin qui jette l'un contre l'autre, irrésistiblement, les deux protagonistes du drame, pour sacrifier, à leurs irresponsabilités, une victime irresponsable.

C'est que cet amour-là n'est pas le sentiment né dans le tremblement, dans les incertitudes, dans les demi-désirs, la joie et les remords, développé dans la fougue d'une croissance subite, arrêté dans ce développement par les obstacles que la souffrance des autres, les nécessités de la vie sociale, le consentement des hommes à certaines lois fondamentales, opposent à l'égoïsme. Il est ici un poison, une pernicieuse émanation sortie des tombeaux des Atrides que la pioche de l'archéologue violait. M. d'Annunzio a pu lire, dans des traités de médecine modernes, que des fossoyeurs sont morts pour avoir exhumé, après des années d'ensevelissement, des corps qui avaient succombé à certaines infections, telles que la diphtérie. Il croit fermement qu'il en va de même pour ce « microbe » de folie amoureuse qui dormait dans le sépulcre des Atrides. Les vrais personnages de la pièce, ce sont elles, ces momies royales, bardées d'or. On les aperçoit au travers de Léonard, d'Alexandre, de Blanche-Marie, à qui elles donnent une apparence de fantômes, sans prendre, elles-mêmes, les contours de la vie :

« — Ah ! s'écrie Léonard, pourquoi n'étais-tu pas là, Alexandre ?… Ce que j'ai vu, je ne sais pas le dire… Une succession de sépulcres : quinze corps intacts, l'un à côté de l'autre sur un lit d'or, avec les visages couverts d'un masque d'or, avec les fronts couronnés d'or, avec les poitrines bardées d'or, et partout, sur leurs corps, à leurs côtés, à leurs pieds, partout une profusion de choses en or, innombrables comme les feuilles tombées en une forêt fabuleuse. Les quinze corps étaient là… comme s'ils y avaient été déposés à l'instant, tout de suite après le massacre, légèrement brûlés par les bûchers trop tôt éteints : Agamemnon, Aurymédon, Cassandre, et l'Escorte royale : ensevelis avec leurs vêtemens, leurs armes, leurs diadèmes, leurs vases, leurs bijoux,