Page:Revue des Deux Mondes - 1904 - tome 20.djvu/29

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sortie par la force. Ce n’est point au moment où Fouché venait de conclure, grâce à Wellington, la convention de Paris, et quand il négociait avec lui son entrée comme ministre dans le conseil de Louis XVIII, qu’il pouvait permettre une agression contre un bâtiment de Sa Majesté Britannique !

L’Empereur n’avait plus rien à espérer des frégates. Il décida de quitter la Saale pour l’île d’Aix dès le lendemain matin. Le général Lallemand fut envoyé dans la Gironde afin de s’informer si le capitaine Baudin, commandant la Bayadère, était toujours en disposition d’appareiller ; il devait aussi voir par lui-même si l’Empereur pourrait gagner facilement la rade du Verdon, où les corvettes étaient mouillées. Dans cette journée du 11 juillet, on reçut des journaux du 5 annonçant la capitulation de Paris. « Ce fut la seule fois, dit Beker, que l’Empereur, qui subissait sa destinée avec un calme imposant, sans manifester ni émotion ni abattement, ne put réprimer une impression de douleur. Il jeta violemment le journal et rentra dans sa cabine. »

La pensée de se livrer aux Anglais le possédait toujours. Au moment de quitter la Saale, dans la matinée du 12 juillet, il songea un instant, sans attendre le retour de Lallemand, ni consulter personne, à se faire conduire immédiatement sur le Bellérophon et à dire au capitaine Maitland : « Comme Thémistocle, ne voulant pas prendre part aux déchiremens de ma patrie, je viens vous demander asile. » Mais il rejeta ou plutôt il ajourna encore ce projet et fit armer un canot qui le débarqua à l’île d’Aix avec Bertrand, Gourgaud et Beker. Les autres personnes de son entourage le suivirent sur le brick l’Épervier et sur une petite goélette. La désolation régnait à bord de la Saale et surtout de la Méduse. Des matelots se frappaient la face, jetaient leurs chapeaux sur le pont et les piétinaient de rage. Le brave Ponée jurait comme un furieux : « Quel malheur, s’écriait-il, que l’Empereur ne soit pas venu ici plutôt que sur la Saale ! Je l’aurais passé malgré la croisière. Je voulais le sauver ou mourir… Il ne connaît pas les Anglais. En quelles mains va-t-il se mettre ! Pauvre Napoléon, tu es perdu ! »

L’arrivée de l’Empereur à l’île d’Aix avec sa suite et tous ses bagages témoignait qu’il ne pouvait point se servir des frégates. Au 14e régiment de marine, formé en partie de matelots rentrés à la paix de l’affreuse captivité sur les pontons de Plymouth