Page:Revue des Deux Mondes - 1904 - tome 20.djvu/31

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


un bâtiment américain. De l’avis-do tous, c’était le meilleur expédient. Pour une raison demeurée très douteuse, on y renonça. Est-il vrai, comme Beker est seul à le dire, que Lallemand rapporta qu’il avait vu partout des drapeaux blancs depuis La Tremblade jusqu’à Royan et qu’il y aurait danger pour l’Empereur à traverser celle contrée dont les habitans étaient royalistes exaltés ? Ne faut-il pas plutôt soupçonner que Beker, bien qu’il n’en dise rien dans sa Relation, fit de telles objections à ce projet qu’elles équivalaient à une opposition ? Les ordres du gouvernement étaient précis et formels. Sous peine de haute trahison, on ne devait laisser débarquer l’Empereur « sur aucun point du territoire français. » Or, si puissans, si impérieux que fussent les motifs de le conduire à La Tremblade et de l’y débarquer, ce n’en aurait pas moins été pour Beker et pour le préfet maritime de Rochefort une très grave désobéissance, qui eût risqué d’entraîner une catastrophe. Ils pouvaient appréhender que Napoléon, une fois en Saintonge, ne gagnât la citadelle de Blaye, occupée par une garnison ardemment bonapartiste, et n’y attendît Clausel et les troupes de Bordeaux pour aller ensuite rejoindre l’armée de la Loire. Pendant les vingt jours où Napoléon resta à sa garde, Beker lui témoigna un dévouement sincère, mais dans les limites de la pénible mission qu’il avait acceptée.

On revint au projet des jeunes officiers de vaisseau. L’entourage de l’Empereur s’y montrait contraire pour plusieurs raisons et principalement parce que quelques personnes seulement pourraient s’embarquer sur ces petits bâtimens. Les femmes devaient rester en France. Mme de Montholon revêtit un uniforme de hussard pour se glisser à bord ; une fois là, il faudrait bien qu’on l’emmenât. La comtesse Bertrand déclarait en pleurant qu’elle mourrait si son mari partait sans elle. Parmi les généraux germaient des jalousies sur le choix que l’Empereur serait contraint de faire. Ceux qui répugnaient le plus à se risquer sur ces frêles embarcations pâlissaient d’envie et tremblaient de colère à la pensée que tel de leurs camarades pouvait leur être préféré. Toujours la question de préséance, comme à la Cour de Louis XIV ! Gourgaud, apprenant qu’il n’était pas désigné, pour s’embarquer sur la même chaloupe que Napoléon, se laissa aller à une scène scandaleuse. Il osa reprocher à l’Empereur « de ne point prendre le noble parti de se livrer aux Anglais. » — « C’est ce qui vous convient le mieux, s’écria-t-il. Vous ne pouvez jouer