Page:Revue des Deux Mondes - 1904 - tome 20.djvu/98

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cet esprit d’indépendance et d’équité dans une juste appréciation des maîtres les plus opposés. Rubens et Rembrandt, possesseurs tous deux de collections importantes et très remarquables, les avaient formées avec une largeur d’esprit et une sûreté de goût peu communes. Toutes les écoles y étaient représentées et le talent seul avait dicté leurs choix, car les noms les plus divers se rencontrent sur les inventaires qui nous ont été conservés de ces collections.

Deux critiques français, aujourd’hui trop méconnus, Félibien et de Piles, s’étaient de leur mieux efforcés de se faire une impartialité pareille. Tous deux aimaient la peinture, et, avec des destinées bien différentes, les circonstances de leur vie leur avaient permis non. seulement de beaucoup voir dans leurs voyages en Hollande et en Italie, mais de fréquenter les plus grands artistes de leur temps. De Piles professait pour Rubens une véritable passion et il avait approché Van Dyck. Félibien, de son côté, avait pratiqué familièrement Poussin ; « il avait même commencé avec lui quelques petits ouvrages, pour tâcher de mettre en pratique ses doctes leçons, » pendant son séjour à Rome. « C’est dans son entretien, ainsi qu’il se plaisait à le dire, qu’il avait appris à connaître ce qu’il y a de beau dans les ouvrages des excellens artistes. » Aussi lui devons-nous un grand nombre de détails précieux sur le peintre des Andelys et sur son entourage. Les controverses esthétiques auxquelles se livrent de Piles et Félibien. souvent sous la forme de ces dialogues supposés qui étaient fort en vogue à cette époque, témoignent à la fois de leur instruction et de leur sincérité. En dépit des vivacités qu’on y rencontre, elles restent courtoises, à la fois naïves et un peu pédantes, mais au fond substantielles et agréables. La préoccupation qu’a de Piles de donner à la critique un principe rationnel l’a même induit à composer cette Balance des peintres dans laquelle, assignant un coefficient à toutes les qualités intellectuelles ou techniques qui peuvent faire le mérite de chacun d’eux : composition, dessin, couleur, clair-obscur, etc., il additionne les notations spéciales qu’il leur a ainsi attribuées, afin d’instituer entre eux un classement par ordre d’excellence. Il n’est pas besoin d’insister sur ce que cette sorte de dosage rigoureusement chiffré de leurs mérites respectifs et le palmarès auquel il aboutit ont de ridicule. Mais, si la forme prête à rire, au fond, l’idée à laquelle de Piles obéit est juste, et le désir qui le