Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 25.djvu/104

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labyrinthe des morts. Et, à cette hauteur, je retrouve presque chaque fois ce soleil du soir, couleur de cuivre, qui, avant de s’abîmer là-bas dans la Mer-Jaune, s’attarde si languissamment sur ces pentes exposées au Sud et à l’Ouest, pour y apporter une tiédeur pas naturelle et comme enfermée, et me donner toujours la même illusion de serre. Çà et là, gisant sur quelque terrasse mortuaire, une chaise à porteurs, toute petite et en bois blanc très mince, comme pour promener une poupée, indique la place d’un mort nouvellement amené à ce haut domaine ; c’est là-dedans qu’on a apporté sa cendre, et l’usage veut qu’on laisse le véhicule léger pourrir sur place, avec les lotus en papier d’argent qui servirent au cortège. Où les brûle-t-on, ces morts, dans quel recoin clandestin, et avec quelle pudeur de les montrer ? En ville on ne les rencontre jamais que déjà tout incinérés, tout réduits, tout gentils et ne pesant plus, portés allègrement à l’épaule sur des bâtonnets, dans des petits palanquins en bois blanc, d’élégante et précise menuiserie ; et quand j’ai interrogé des Japonais sur le lieu des bûchers, ils m’ont chaque fois évasivement répondu : « Dans les montagnes,… par là-bas,… par là-haut… » Il n’y a donc que de la poussière humaine, ici, point de cadavres jamais, ni de décompositions, ni de forme affreuse, et cela supprime tout effroi sous ces ombrages.

L’heure du soir est l’heure par excellence, dans ces hauts cimetières où la senteur hivernale des feuilles mortes, des mousses et des lichens se mêle au parfum des baguettes d’encens allumées sur les tombes. C’est aussi l’heure où je conçois le mieux l’énormité des distances ; en regardant, du haut de mon tranquille observatoire, décliner le soleil du Japon, qui se lève à ce moment même sur mon pays, j’ai comme l’impression physique, un peu vertigineuse, de la convexité de la Terre, et de sa courbe immense. Et je me sens si loin, si loin, dans le crépuscule qui vient, que tout à coup me prend le frisson de nostalgie, au souvenir du pays Basque, ou bien de ma maison natale…

Le plus souvent il est couché, ce soleil, quand je repasse devant chez Mme l’Ourse, mais elle m’attend pour tirer les vieux châssis de bois qui ferment sa devanture. Avec un regard plein de sous-entendus, elle ne manque jamais d’ajouter à la gerbe achetée deux ou trois fleurs, pour moi particulièrement précieuses, parce qu’elles sont un cadeau, une surprise qu’elle me réservait.