Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 25.djvu/105

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Et maintenant, vite un pousse-pousse rapide, un coureur qui ait de bonnes jambes, afin de retraverser la ville nipponne et de ne pas manquer le dernier canot du soir. D’abord c’est la longue rue des marchands, où, devant les petites boutiques de bois, papillotent les porcelaines, les éventails, les émaux, les laques, toutes les choses maniérées et jolies que fabriquent par milliers les Japonais et que vendent les mousmés souriantes. Là défilent, dans le même sens que le mien, quantité d’autres pousse-pousse empressés qui ramènent vers la mer les officiers de notre escadre ou des cuirassés étrangers, chacun rapportant nombre de petits paquets ingénieusement ficelés, de petites caisses finement menuisées, les exaspérans bibelots auxquels ici personne n’échappe.

Le long des nouveaux quais à l’américaine, où les coureurs haletans nous déposent, on se retrouve ; on se trie par nations, sous un petit vent glacé qui manque rarement de se lever le soir et d’asperger d’embruns notre retour à bord.

On nous a tant traités de pillards, dans certains journaux, nous tous, officiers ou soldats de l’expédition de Chine, que nous avons admis la dénomination « pillage » pour toute chinoiserie ou japonerie, si honnêtement achetée soit-elle, et payée en monnaie sonnante. Or, il est de règle sur mon bateau qu’après le souper, à l’instant des cigarettes, chacun doit exhiber son « pillage » du jour ; la table du carré se garnit donc tous les soirs d’étonnantes choses, présentées par leurs propriétaires respectifs. Mon Dieu, qu’on est bien, les nuits d’hiver, en rade tranquille, installé à son bord, entre bons camarades, rentré dans cette petite France flottante qui vous porte si fidèlement, mais qui voisine tour à tour avec les pays les plus saugrenus du monde !…


Lundi 21 janvier. — Mme Prune caressait depuis de longs jours le rêve de venir me voir à bord, comme elle était venue jadis sur la Triomphante, — il y a tantôt quinze ans, hélas ! à l’époque où s’épanouissaient, dans toute leur fraîcheur première, ses sentimens pour moi.

J’avais galamment consenti ; mais, en homme correct qui craint de donner à jaser, je m’étais rendu chez Mme Renoncule ma belle-mère pour la prier de chaperonner la visiteuse. Et, afin d’enlever même tout caractère clandestin à cette entrevue, j’avais