Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 25.djvu/124

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


jeunesse, on peut bien le dire sans offense, a plutôt marivaude comme les dames en scène, Mme Prune semblait mélancolique et pincée. Ce spectacle évidemment était mal choisi pour elle, nous ne le comprîmes que trop tard, Mlle Renoncule et moi ; elle pouvait y trouver des allusions gênantes ; de plus, veuve depuis peu de temps en somme, sans doute souffrait-elle, dans son culte pour la mémoire du regretté M. Sucre, de voir le principal personnage de la comédie soulever cette inexplicable joie dans le public.

L’époux malheureux, à la fin, las de ne jamais trouver le coupable sur la scène, fit irruption dans la salle, toujours son bougeoir à la main, toujours sautillant sur la même petite ritournelle d’orchestre, et se mit à regarder sous le nez, avec un air de soupçon farouche, tous les spectateurs mâles assis au parterre. Alors cela devint des pâmoisons, du délire. Et toutes les petites poupées, que cela dérangeait, commencèrent de se plaindre, en roulant leurs yeux de jais noir.

Seule, Mme Prune demeurait guindée, et n’épargnait point ses critiques à la pièce : ça n’était pas pris sur le vif, pas vécu ; et puis, voyons, est-ce que M. Sucre, — qui reste à ses yeux l’idéal du genre, — est-ce que jamais M. Sucre aurait eu l’idée d’aller chercher comme ça, partout, avec une lanterne ?…


PIERRE LOTI.