Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 25.djvu/71

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Cependant Lacordaire, qui ne se doutait pas du caractère de ces lettres, ne voit que les hésitations de Montalembert. Il s’en désole. Il ne peut se faire à l’idée qu’un dissentiment subsiste entre l’âme de l’ami qu’il aime le plus au monde et la sienne, sur des choses qui embrassent, dans leurs conséquences, la vie présente et la vie future, et ces préoccupations, inspirées par une amitié idéale, éclatent dans des lettres d’une rare éloquence. C’est cette amitié passionnée qui l’avait fait accourir en Allemagne, chercher Montalembert jusqu’au pied du tombeau de sainte Elisabeth, pour y plaider la cause du Christ. Parfois dur et menaçant, il s’excusait ensuite de parler avec cette véhémence. « Mais, s’écriait-il, qui t’aime assez pour te traiter aussi impitoyablement, qui mettra le fer dans tes plaies, si ce n’est celui qui les baise avec tant d’amour et qui voudrait en sucer le poison au péril de sa vie ? »I1 s’étonnait d’être impuissant. Il lui semblait qu’il disait « des choses qui devaient fendre les pierres, » que ses supplications devaient être irrésistibles, « puisqu’elles partaient d’une âme qu’aucune passion terrestre, qu’aucune passion violente n’avait usée, d’un cœur que n’avait approché le cœur d’aucune femme. »

Mais Lacordaire se trompait. L’amitié, même une amitié telle que la sienne ne pouvait triompher de la fascination que Lamennais exerçait sur son disciple, de l’attachement, du culte que professait pour lui Montalembert. L’amour seul pouvait y réussir. Ce ne fut, en effet, qu’en s’éprenant chaque jour davantage de l’angélique image de <« sa chère sainte Elisabeth, » que Montalembert se détacha de Lamennais. De plus en plus, il suit la trace de son héroïne au milieu de la terrible crise morale qu’il traverse ; elle est pour lui, — selon son expression, — comme l’étoile dans les ténèbres. « O douce sainte, s’écriait-il, vous qu’après tant d’âmes ferventes nous oserons nommer aussi notre chère Elisabeth !… Tournez vers nous, du haut des cieux, un de ces tendres regards qui, sur la terre, guérissaient les plus cruelles infirmités des hommes !… Soyez bénie pour tant de précieuses larmes que nous a values le récit de vos peines et de votre patience, de votre charité et de votre angélique simplicité ; pour tant de travaux et d’erremens que vous avez protégés, tant de jours solitaires que vous avez peuplés, tant d’heures tristes que votre chère image a pu seule charmer. Soyez-en bénie à jamais !… »