Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/934

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Piégois est aussi perspicace qu’il est généreux. A travers les propositions fallacieuses du banquier et le mirage d’affaires magnifiques, il démêle tout de suite la vérité. Ni la concession du Métropolitain de Tananarive, ni l’exploitation des terrains d’Asie Mineure n’ont pu l’éblouir. Jantel a besoin qu’on vienne à son secours : que ne le disait-il tout simplement ? Piégois est aussi généreux qu’il est perspicace. Il y a un train qui part pour Paris dans une heure : il le prendra avec Jantel et le banquier sera sauvé. Le moment paraît favorable à Piégois pour risquer auprès de Mme Aubry une demande en mariage.

C’est ici la grande scène. La pièce, qui n’avait encore marché que d’an mouvement assez lent, va tout à coup changer d’allure. Le ton s’élève, les voix se passionnent. Mme Aubry, qui ignore jusqu’au premier mot des embarras d’argent de son frère et ne s’est pas encore accoutumée à saluer en Piégois l’homme providentiel, ne voit en lui que le brasseur d’affaires louches : c’est pourquoi elle repousse comme une injure l’aveu de son amour. Il faut choisir, et quand on est une espèce de forban, on ne saurait avoir rien de commun avec les honnêtes gens. Piégois « bondit sous l’outrage. » Aussi bien, il a sa vengeance prête : il ne partira pas avec Jantel : il abandonne celui-ci à son malheureux sort. Et sur ces derniers mots il fait une sortie bruyante. Consternation de Jantel qui se voit perdu, de Mme Aubry cause involontaire de la catastrophe. Cela dure le temps de descendre l’escalier et de le remonter. Piégois reparaît. Il s’est calmé. Sa vraie nature, éminemment chevaleresque, a repris le dessus. Il partira avec Jantel. Il s’excuse auprès de la veuve Aubry : « Tout à l’heure, madame, je n’ai pas été chic. » Il est sublime, avec cette nuance de bon garçonisme qui est précisément la note du sublime d’aujourd’hui.

D’ailleurs Piégois ne se contentera pas d’être le bienfaiteur de Jantel ; il faut à un don Quichotte de cette envergure de plus amples exploits : il va être le bienfaiteur de la municipalité de Bagnères-sur-Oron. Car il est décidément dégoûté du monde, lassé du bruit, et désabusé des illusions elles-mêmes de l’opulence : il veut se défaire de son casino, et, repoussant les offres que lui a faites une grande Compagnie américaine, il le donne au Conseil municipal de sa commune. Tant de magnanimité pourrait-elle ne pas toucher Mme Aubry ? Les femmes adorent les héros. Mme Aubry s’aperçoit qu’elle aime Piégois et consent à couronner sa flamme.

Ce Piégois est le plus inconsistant des fantoches qu’ait créés le caprice de M. Capus. Il y a plus de vérité dans une seule des répliques aigres-douces ou dans un seul des silences perfides de Lebrasier, l’ami