Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 31.djvu/12

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Joanne à la main, le magistrat me disait sa joie patriotique de voir bientôt la Vénus de Milo. Sous l’action de la crème vanillée, je crus pouvoir lui dire que nous avions aussi nos Vénus nationales, qui n’étaient pas manchotes et qu’il rencontrerait aux Folies-Bergère. Nous devînmes trois amis. Par-dessus trente canaux d’irrigation, à travers des demi-marécages, au milieu d’arbousiers et de plantes grasses, qu’ils appellent sphuro, nous descendîmes dans l’immense lit de gravier où le faible Eurotas dessine ses méandres.

Moitié s’excusant, moitié s’enorgueillissant, mes compagnons me répétaient avec le dur accent grec :

— La voilà, cette fameuse Sparte.

Puis ils vantaient les restaurans de Paris. Je leur fis voir sur l’autre rive de hauts escarpemens de sable rouge.

— C’est là, messieurs, que se trouvait le tombeau de votre Ménélas.

Je cassai parmi les roseaux quelques branches de laurier-rose, mais je ne vis nager aucun cygne sur l’Eurotas. Depuis des siècles, l’événement a justifié le présage de mort que leur voix rauque avait chanté. Sur la prairie où jadis les vierges de Sparte frottées d’huile luttaient nues avec les garçons, une pauvre petite fille molestait un cochon rétif. C’est ici que les compagnes d’Hélène lui tressèrent une couronne de lys bleus quand elle fut prête à passer dans le lit de Ménélas.

Je fis quelques cents pas sur la route de Gythéion. Les malheurs, les désespoirs, toutes les fatalités endormies sur ces vastes champs de mûriers et de maïs assaillent le passant qui leur est un terrain favorable. J’accompagnais le beau Pâris quand il emporte son amante vers l’île de Cranaos, où leur premier lit est dressé par le plaisir éphémère. C’est par une telle soirée, qui succédait à la plus lourde chaleur, qu’Hélène, pour son infortune et sa gloire, consentit à son instinct. Sur ce chemin de la mer, où déjà me rejoignaient les grandes ombres du Taygète, je voyais fuir le dernier roi de Sparte, Cléomène… Cléomène descend au galop les hauteurs de Sellasie où la phalange macédonienne vient d’enfoncer la suprême armée Spartiate ; il s’appuie quelques minutes contre la colonne d’un temple, puis, sans vouloir manger ni boire, prend la route de Gythéion et de la mer, comme avaient fait Hélène et Pâris… Ces deux amans furtifs et ce vaincu ouvrent et closent les fastes de Lacédémone.