Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 31.djvu/15

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les commentateurs de Plutarque. On comprend ce qu’étaient ici les héros. Castor et Pollux, modèles de la jeunesse Spartiate, me deviennent intelligibles.

Ces deux brutaux passèrent leur enfance dans les sombres bois de pins suspendus aujourd’hui encore aux escarpemens du Taygète. Rien ne dénonce mieux leur moralité que l’agression qu’ils commirent, avec l’assentiment général, sur les fiancées d’Idas et de Lyncée. En vain le jeune Lyncée leur faisait-il les remontrances les plus aimables : « Leucippe nous a depuis longtemps fiancés à ses filles que voilà, et nos sermens sont prononcés ; mais vous, au mépris de cette alliance jurée, vous avez, avec des bœufs et des mulets dérobés à d’autres, changé la volonté de cet homme ; vos présens nous ont volé nos fiancées. Certes, Sparte est grande. Là, mille jeunes filles intelligentes et belles sont élevées par leurs parens, et il vous serait facile d’épouser celle que vous choisiriez, car les pères recherchent de nobles fiancés, et vous êtes illustres entre les héros, illustres par votre père et non moins par votre mère. Amis ! laissez donc nos mariages s’accomplir et nous vous aiderons à en faire d’autres vous-mêmes. Cependant, si vous voulez combattre et laver les lances dans le sang, que le robuste Pollux et Idas s’abstiennent de la lutte, et que nous combattions seuls. Castor et moi, car nous sommes les plus jeunes. Ne laissons pas à nos parens une douleur sans remède. C’est assez d’un seul cadavre par maison. Les survivans réjouiront leurs amis ; ils seront fiancés au lieu d’être morts et ils épouseront ces jeunes filles. » Ainsi parle l’aimable Lyncée. Mais Castor le tue en lui enfonçant sa large épée dans le côté jusqu’au nombril et Idas périt également.

Le nom de héros nous trompe. Sous cette appellation, l’élite française honore un esprit de sacrifice et de courtoisie, mais Castor et Pollux, que Sparte propose comme modèles à ses fils, se tiennent seuls à l’écart de leurs compagnons dans les retraites du Taygète. Ce sont deux terroristes.

Les professeurs veulent que la nature satisfasse les besoins idylliques de leurs honnêtes esprits rétrécis. Quelle dérision, leur Sparte de collège ! Mais tout de même, cette fable a suscité de magnifiques agitations. Au mois d’août 1806, Chateaubriand cria de toute sa force sur la rive de l’Eurotas : « Léonidas ! » Explosion naïve de l’enthousiasme des Celtes. À l’heure où la