Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 31.djvu/35

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


portèrent une jatte de quatre ou cinq litres de lait avec une louche en bois…

Aujourd’hui encore, dans mon souvenir, le plus ordinaire des chênes de Phigalie demeure une personne glorieuse de qui je voudrais m’informer auprès de tous les voyageurs. Les chèvres l’ont-elles épargné ? Les pierres du temple ne meurtrissent-elles pas ses rejets ?

Il serait absurde que nos idées modernes et nos sentimens propres voulussent se loger dans la maison d’Apollon. Mais elle nous donne une leçon de goût qui nous contraint à rougir de notre âme encombrée par tant d’images vulgaires, luxueuses ou incohérentes. C’est sur les ruines de Bassae que j’ai compris un mot de Taine (que m’avait transmis Paul Bourget). Taine disait avec indignation : « M. Hugo est un malhonnête homme. Il raconte qu’un lion furieux a broyé entre ses dents les portes d’une ville. Les félins ne peuvent pas broyer; on ne broie qu’avec des molaires, et les molaires du lion ont évolué en canines, pointues, tout en crochets, sans surface masticatrice. » Excessive boutade peut-être, mais sa rigueur invite heureusement l’artiste à se régler. Mon ami, le pauvre Guigou, se fâchait contre Taine, il disait que le poète a des droits... Mais un passant, fût-il poète, qui respira la vertu d’un matin grec aux vallons de Phigalie, ne veut plus subir l’attrait des imaginations monstrueuses.

Il y avait trois heures, peut-être, que nous avions quitté le temple. Nous cheminions... Nos muletiers, d’un geste, appellent, à soixante mètres, un paysan, qui accourt avec une petite outre. Il la soulève ; ils boivent une lampée chacun, puis ils tirent de leur gousset, celui-ci une pincée de tabac blond, et celui-là quelques feuilles de papier qu’ils lui remettent. C’est l’antique simplicité des échanges pastoraux. À toutes ses étapes, ce brûlant voyage du Péloponèse nous offre des images familières et nobles comme elles abondent dans l’Odyssée. Je me rappelle nos haltes brèves aux fontaines. Le muletier fait boire sa bête, puis la chassant d’une tape sur le mufle, il met sa bouche dans la même eau. Après cette fraternité, la caravane reprend sa marche sous le soleil.

Au milieu de ces friches interminables, où nul sentier n’est dessiné, nous traversions des buissons d’arbres et d’arbustes, qu’à ma grande surprise, je reconnaissais. Vigoureux, en plein