Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 31.djvu/36

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air, voici les jolis seigneurs si frêles que ma mère cultivait en caisses, avec tant de plaisir, dans la maison de mon enfance. C’est bien sûr qu’ils vivent ici leur véritable destin. Mais à mon sentiment, dans cette liberté, ce sont des réfractaires, des esclaves marrons.

Interminables journées ! On rêve d’un chapitre où l’on noterait le cri, l’odeur, les sensations indéterminées qui flottent sur chacun des grands pays romanesques du monde… J’ai dans l’oreille le cri fou des femmes liguriennes, vendeuses de poisson, et de qui la voix se brise en sanglots, en rires, je ne sais, vers neuf heures, par un clair soleil, au fond des basses rues du Vieux-Nice... Les appels variés des marchands qui poussent leurs charrettes dans la boue du Paris matinal remuent et raniment les sensations fortes et vagues que j’avais, il y a vingt ans, jeune provincial fraîchement débarqué de Lorraine... Et comme l’avertissement mélancolique des gondoliers de Venise s’accorde au clapotis des noirs petits canaux, les deux, trois cris de l’agoyate poussant sa bête, s’associent étroitement avec le soleil, le cail- loutis et les yeux brûlés du Péloponèse. Hourri... Oxo...Ce sont juste les syllabes gutturales que Wagner prête aux Walkyries,

Sa Gundry, qui dans Parsifal aspire à servir, n’a qu’à se faire mener de Phigalie à Olympie : le nez à terre, elle se repaîtra de toutes les joies de l’humiliation, et même de cela sans plus.

J’arrivai vite à regretter les pâturages de France. Dans les misérables khani ou bien sur le dos de ma bête, je rêvais, il m’en souvient, de la vallée, si drue de verdure, où des peupliers, des platanes et des tilleuls fraîchissent autour de Nogent-sur-Seine. Parmi ses grandes prairies et annoncée vers Paris par une allée couverte, que Nogent-sur-Seine est aimable, d’agrémeul naturel, avec son fleuve et ses canaux, où transparaît une forêt d’algues éternellement peignée par le courant ! Le bruit des vannes, l’odeur saine des joncs et des arbres, les glycines qui pendent des modestes maisons, toute cette atmosphère de nos campagnes françaises que nous avons parfois méconnue, mais où notre énergie peut travailler, comme un moteur barbote dans sa graisse, ah ! que nous la regrettions sur l’échine de la bête qui nous menait, avec trente siècles de retard, aux jeux olympiques, c’est-à-dire en face du secret essentiel de la Grèce.