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REVUE DES DEUX MONDES.

excités se jettent aux jambes des passans, comme nous faisions à leur âge. Que la nuit vient rapidement !

C’est ici le reposoir d’où je peux le mieux étudier et trier ce qui m’est convenable dans mon butin de Grèce. Ici rien ne me distraira. Aucun souffle n’agite en automne l’atmosphère dorée qui vernit ces vieux pays de mon enfance. Sur le grave vallon d’Ubexy, c’est moi-même que je retrouve. Les trois tilleuls de Florémont sont des parens de mes pensées. Et Chamagne, pauvre village où Claude Gellée naquit, me montre ses prairies transfigurées par un rayon de la lumière antique.

Pour mon usage, les mirabelliers lorrains valent les arbres de Minerve. Celle-ci, elle-même, me l’a dit.

La déesse m’a donné, comme à tous ses pèlerins, le dégoût de l’enflure dans l’art. Il y avait une erreur dans ma manière d’interpréter ce que j’admirais ; je cherchais un effet, je tournais autour des choses jusqu’à ce qu’elles parussent le fournir. Aujourd’hui, j’aborde la vie avec plus de familiarité, et je désire la voir avec des yeux aussi peu faiseurs de complexités théâtrales que l’étaient les yeux grecs.

N’étant pas de sang hellénique, je ne sécrète aucune pensée athénienne ; il n’est pas question que personne de chez nous répète les beaux miracles du Parthénon ; mais si la France relève, par l’intermédiaire romain, de la Grèce, c’est une tâche honorable, où je puis m’employer, de maintenir et de défendre sur notre sol une influence civilisatrice…

Ainsi, dans ce voyage d’études, quand la Grèce ravalait mes richesses d’emprunt, j’ai acquis, par cette despote, une vue juste de mon rôle. Je me suis aperçu qu’entre tous les romans que la vie me propose, la Lorraine est le plus raisonnable, celui où peuvent le mieux jouer mes sentimens de vénération.

— Reste, m’a dit la Grèce, où te veulent tes fatalités. Tu n’as pas à masquer, dénaturer ni forcer ce qu’il y a dans ton cœur, mais simplement à le produire. Demeure à l’Orient de la France, avec ta petite nation, à combattre pour ma beauté que tu nés pas prédestiné à vivre.

Maurice Barrès.